Portfolio - L'Arizona de Jérôme Galland – Le Mag Voyageurs

Portfolio - L'Arizona de Jérôme Galland

Portfolio - L'Arizona de Jérôme Galland

Au début des années 1930, l’Arizona délaissé par les cow-boys qui ont rejoint les collines d’Hollwyood garde encore un parfum d’aventure… Il est temps pour des architectes, des peintres ou des photographes de se lancer à la conquête des grands espaces. Les routes de l’État racontent leur épopée, l’ultime chapitre de la conquête de l’Ouest.

Les portes du Sky Harbor International s’ouvrent sur un uppercut brûlant. Voilà de quoi Phoenix est faite. Ville sans fin, elle tient son origine de deux inventions : la climatisation et l’automobile. Ici le volant est le dernier membre du corps humain. Collectionneur de voitures mais piètre conducteur, l’architecte Frank Lloyd Wright arrive en Arizona en 1927 pour superviser les plans d’un hôtel de luxe : le Biltmore. Le palace se dresse encore, délicieusement daté avec ses motifs d’inspiration inca. Salons et couloirs nous précipitent dans un passé indéfini. Au mur défilent des photos des présidents et des célébrités qui sont venus y poser leurs valises.

Dans le restaurant, le tube Footloose nous renvoie dans les années 1980, tandis que la boîte à lettres en cuivre lustrée s’apprête à avaler des lettres tapées à la Remington. Le Biltmore a connu tant de rénovations que la trace de Wright s’est faite discrète. L’architecte s’était pourtant attaché à la région au point de décider en 1937 de s’y implanter et de passer ses hivers loin du glacial lac Michigan. Plus qu’une résidence secondaire, -Taliesin West se veut un projet architectural expérimental et un institut où il formera des disciples. Aujourd’hui l’endroit est surtout un temple à la gloire du “plus grand architecte de tous les temps”, comme le dit le guide avec la plus grande assurance. Le lieu est en effet fascinant tant il se fond dans son environnement. De loin, il n’est qu’un trait d’union entre la roche et le béton. À l’intérieur, des enfilades tortueuses, des portes dérobées, des grottes secrètes… mais aussi des lignes droites tirées comme des flèches forment un dédale dont le Minotaure serait Frank Lloyd Wright en -personne.

Dans la région, tous ses bâtiments n’ont pas survécu. De la Villa Rose Pauson ne restent que quelques photos et des croquis. L’avenir de la maison qu’il avait dessinée pour son fils David et sa belle-fille Gladys est à ce jour incertain. D’autres ouvrages ont connu des destins surprenants, comme le magistral théâtre ASU Gammage. Conçu pour être un opéra à Bagdad, il accueille les compagnies de Broadway sur le campus de l’université d’Arizona. Du projet initial, il a conservé des courbes orientales, doublées d’une allure de station spatiale. Wright est également l’auteur de la First Christian Church… qu’il n’a jamais vue.

Son épouse a confié les plans à la paroisse après sa mort. De loin, le clocher se fond dans l’allée de palmiers qui borde l’avenue. À l’intérieur, Wright a dessiné un vitrail où la sainte Croix s’apparente à un cactus-candélabre. Comme toutes ses œuvres, son église épouse l’environnement. Des travaux récents ont laissé entrer la lumière et ouvert les murs sur le parking, mariant ainsi la religion à la mythologie de la voiture.

À Taliesin West, ses élèves ne furent pas tous de zélés disciples. En 1947, l’architecte reçoit d’Italie une lettre à laquelle il répond simplement : “Come”. En invitant ce jeune Turinois à le rejoindre, le maître ignore qu’il ouvre la porte à un ouragan. En Arizona, Paolo Soleri édifiera l’œuvre de sa vie : Cosanti, puis Arcosanti. Situé en marge de Scottsdale, le premier est un atelier où l’on fabrique ses célèbres cloches. Le second est une esquisse de ville, un champignon hallucinogène de béton planté en plein désert, entre Phoenix et Sedona. Soleri a toujours refusé les commandes et les compromissions. Il a consacré sa longue carrière à concevoir un nouveau mode de vie pour ses semblables, à élaborer une cité différente, écologique et communautaire. Une architecture destinée à créer des liens entre les habitants et à les inciter au partage. Réalisatrice de Beyond Form, documentaire de référence dédié à Soleri, Aimee Madsen habite la seule maison jamais dessinée par l’architecte italien. Aussi, quand elle parle de lui sous les voûtes de -Cosanti, elle évoque presque sa propre vie : “Dès son arrivée en Arizona, Paolo est allé planter sa tente sur les pentes de Camelback Mountain.

Il était fasciné par le désert. À Taliesin West, il a passé un an à faire la vaisselle. Ce n’était pas un campus mais un endroit où ses disciples vivaient en communauté. On a beaucoup parlé de sa rivalité avec Frank Lloyd Wright. Or Paolo était reconnaissant envers celui qui lui avait beaucoup appris. Je crois que Wright ne lui a surtout pas pardonné non seulement d’être parti mais d’avoir entraîné avec lui deux de ses meilleurs étudiants.” C’est en vérité ce qui frappe lorsque l’on visite les chantiers de Soleri : sa capacité à impliquer un large groupe de gens dans un rêve personnel. Car -Arcosanti est une utopie bien réelle, un Woodstock de l’architecture. Soleri est mort en 2013, mais une nouvelle génération poursuit son travail. Environ 80 personnes vivent à Arcosanti. Parmi elles, Sean-Paul -VonAncken, jeune urbaniste du Nouveau-Mexique, s’y est installé récemment. Dans le crépuscule orangé, sur les dalles et sous les dômes colossaux, d’amphithéâtres en escaliers, d’ateliers en terrains de basket, il explique la démarche de Soleri : “Chaque grand architecte possède sa ville idéale. Celle de Frank Lloyd Wright ressemblait à la banlieue. Un vaste monde où chacun disposait d’un espace à soi et se déplaçait librement en voiture. Selon Soleri, la banlieue transformait les hommes en termites.

Il a conçu une ville verticale où l’on se déplacerait à pied de son lieu de vie à son espace de travail. Arcosanti n’est pas un projet achevé. C’est un prototype, un exemple de ce qui pourrait exister. On ignore si des raisons personnelles ont précipité la rupture des deux architectes. Wright est mort à 91 ans. Soleri à 93 ans. Tous deux un 9 avril. Comme si, d’une façon troublante, Soleri avait attendu cette date pour se réconcilier avec son professeur.”

Plus au nord, la route Interstate 17 s’engouffre dans la forêt de Coconino et Sedona jaillit dans la vallée. Le village est longtemps resté le secret de quelques privilégiés. C’est le linguiste et écrivain Étiemble qui signale son existence à Max Ernst. En 1942, le peintre a fui l’Europe nazie et épousé Peggy Guggenheim. Elle aura la mauvaise idée de solliciter ses conseils pour une exposition intitulée “30 Femmes”. La trente et unième, Dorothea Tanning, est une jeune peintre surréaliste.

Quelques mois plus tard, Ernst et Tanning quittent New York pour Sedona. Ne restent de leur passage que des traces éparses et surtout les couleurs, les formes fascinantes de leurs œuvres : voiles de poussières ocre, ombres sur les falaises, pins, pics, rivières… “Lecteur ! écrira Dorothea dans son autobiographie. Imagine la pure exaltation qu’on peut éprouver en vivant dans un lieu dominé par des éléments aussi ambivalents. Au-dessus de nos têtes, un bleu si éblouissant qu’il pénètre les sphères les plus obscures du cerveau. Sous le ciel, une terre primitive et cruelle, un chaos de roches, un univers uniquement minéral peuplé de rares cactus qui font le mort.” Peintre, photographe, musicien, Mark Rownd s’est installé à Sedona au siècle suivant.

Il rassemble des documents dans le but d’écrire un livre sur Ernst et Tanning. De sa propre initiative, il a constitué un petit musée, juste derrière le charmant café Theia’s. “Dans les œuvres majeures que peint Max à l’époque, on sent l’influence des teintes extraordinaires mais aussi du gigantisme qui l’entourent. Il lui semble avoir vu cet endroit avant même de s’y installer. Comme s’il retrouvait à Sedona les paysages imaginaires de ses peintures.”

Les formes étranges des montagnes stimulent, il est vrai, la créativité. Toutes possèdent une multitude de sobriquets, qui changent au fil des années. Il y a le jovial “Snoopy” ou le vertigineux “Carrousel”. D’autres ont moins de chance, comme la pauvre “Bouse de vache” ou encore ce glorieux sommet qui s’appelait autrefois “l’Aigle debout” avant d’être rebaptisé “la Cafetière”. Quant à “la Cheminée”, ce rocher escarpé emblématique de Sedona portait du temps de Max Ernst et Dorothea Tanning le nom plus polisson de “Mamelon de Cléopâtre”. En 1946, le couple construit une simple baraque à l’extérieur de la ville, sans eau courante ni électricité. Sans le sou, Ernst a troqué le bois aux bûcherons du coin contre quelques tableaux.

La maison est elle-même une véritable œuvre surréaliste, hérissée de totems d’inspiration indienne, dont le célèbre Capricorne, aujourd’hui exposé au Centre Pompidou à Paris. “Les habitants de Sedona n’ont pas tardé à surnommer ces sculptures les épouvantails”, poursuit Mark. Une maquette de cette étrange maison disparue se trouve au Sedona Heritage Museum. Si le couple se contente de peu, il ne mène pas à Sedona une vie monacale. La bourgade d’Arizona verra passer Man Ray, Dylan Thomas, Marcel Duchamp ou la sublime Lee Miller, qui ne s’embarrasse pas souvent de vêtements, à la grande joie des écoliers. “Il est même probable que Max Ernst ait rencontré John Wayne qui tournait ici L’Ange et le Mauvais Garçon à l’époque où il construisait sa maison”, s’exclame Mark.

Ernst qui se félicite d’ailleurs de dénicher à Sedona des produits Hédiard… Pourtant, en 1949, le couple referme la porte de sa petite maison de bois pour s’en aller vers la France et la reconnaissance. Tout en déplorant l’afflux de touristes, Dorothea Tanning restera fidèle à ce rubis du désert. Dans La Vie partagée, elle s’interroge sur leur départ : “Adam et Eve ont-ils vraiment été chassés du jardin d’Éden, ou bien ont-ils décidé de partir ?”

"Sous le ciel, une terre primitive et cruelle, un chaos de roches, un univers uniquement minéral peuplé de rares cactus qui font le mort." Dorothea Tanning

À Flagstaff, la Route 17 croise brièvement ce qui était autrefois la Route 66, ses diners vintage et ses -Chevrolet patinées. Au début des années 1940, le photographe Ansel Adams sillonne la région pour le magazine -Arizona Highways. Ce Walt Whitman de la photo vit un peu à la façon d’un trappeur, son objectif en guise de fusil. Le coffre de sa voiture contient une armada technique. Il dort sur le toit, bricolé en -observatoire. Avant l’arrivée de la télévision, ses photos vont montrer la grandeur de l’Amérique aux Américains et faire de lui une légende. En 1941, il découvre le Grand Canyon.

La force viscérale de la terre béante, les falaises déchiquetées par les siècles, le kaléidoscope dément de la lumière lui inspirent quelques-unes de ses images les plus puissantes. Elles sont conservées avec ses archives au Center for Creative Photography de Tucson, tout au sud de l’État. La conservatrice, Becky Senf, explique l’aura incomparable de cette œuvre : “Adams voulait inventer un langage qui permettrait aux lecteurs de ressentir ce qu’il ressentait, lui, face à des lieux comme le Grand Canyon. Ses images nous parlent encore, tant les Américains sont fiers de l’immensité de leur pays, de la grandeur des paysages mais aussi de l’architecture.” Le soleil bascule dans la faille, le vent se lève, le jour vacille vers les noir et blanc d’Adams. Au-delà, la route file en direction du mystérieux Antelope Canyon, du lac Powell et de la frontière de l’Utah. Là-bas, tout au bout du chemin, un homme seul roule son tabac assis sur une vieille moto. Mark a bricolé la visière de son casque avec une plaque d’immatriculation, il arbore une barbe poivre et sel -hirsute ainsi qu’une paire de lunettes bancale. Il dit qu’il est fauché mais que sur sa bécane il se sent comme un oiseau.

Et que l’hiver tout est encore plus beau, lorsque les flocons blancs planent au-dessus du lac bleuté. Il dit aussi qu’il vient chaque jour “pour [se] souvenir à quel point [il a] de la chance de vivre ici”. Puis il s’évapore dans le rétroviseur. Il rejoint Ansel, Max, Dorothea… dans cet espace immense où les artistes sont eux aussi des vagabonds. Ne reste bientôt à la surface du rétro que cette ligne d’horizon tirée vers le Mexique et une phrase qui avertit le conducteur : “Ce qui apparaît dans le miroir est plus proche qu’il ne semble”.


 

Par

ADRIEN GOMBEAUD

 

Photographies

 JÉRÔME GALLAND 

 

 


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