Brésil

Rio, la folie Carnaval

Rio, la folie Carnaval

Entrez dans la fête en mode XXL. La prochaine édition du plus célèbre des carnavals se déroulera du 1 au 9 mars 2019. Moment de grâce dans une actualité brésilienne tourmentée ? Ou bien semaine de totale folie dont chacun profite pour enfin se libérer des tracas de la vie ordinaire ? Les deux, dans un même tourbillon de samba, de plumes et de caipirinha !

 

Le Carnaval de Rio ? Un événement, une institution, un culte ! Les images des grandioses défilés rythmés par des tambours déchaînés que mènent de belles emplumées font chaque année le tour du monde. Pause pour 6,5 millions de Cariocas comme on appelle les habitants de Rio, les bandits, les affamés, les miséreux, les trahis autant que les ruinés. La semaine est décrétée sainte, sacrée, suave et sucrée. Elle va rassembler toute la population, galvanisée par la musique et la danse, oui, quelques verres de caipirinha aussi (le cocktail phare du pays, rhum blanc, cachaça, sirop de sucre de canne, citron), dans une splendide euphorie. Sur place, aucun agenda ne se risque plus au moindre rendez-vous, sauf avec ceux qui donnent le La d’une fête qui se moque du jour autant que de la nuit, du lundi comme du vendredi. Sept jours durant à cheval sur Mardi-Gras et mercredi des Cendres (5 et 6 mars), chaud, très chaud devant, Rio exulte, chante et virevolte. Point.

 

Carnaval officiel et carnaval off

Le temps fort du Carnaval est bien entendu le défilé des écoles de samba qui, à coup de hanches, de strass et de percussions, se disputent la gloire d’être désignée comme la championne de l’année. On en dénombre autour de 70 dans la seule ville de Rio. Leur rendre visite lorsqu’elles répètent (généralement vendredi ou samedi soir) promet déjà un moment de grâce. Ce sont des associations de quartier qui regroupent les habitants dingues de danse et de musique, désireux d’afficher au grand jour leur talent, d’offrir le tableau dont la puissance et l’harmonie les distinguera de leurs voisines. Elles font tout au long de l’année vibrer la ville. Certaines sont richissimes, d’autres tirent le frou-frou par la plume, mais qu’importe, l’euphorie les guide invariablement sur le même autel des festivités qu’exige l’ADN brésilien. Illustration avec les deux manières de vivre l’événement exceptionnel sur lequel elles se focalisent, Sa Majesté Carnaval.

Femmes dans les rues de Rio pour le Carnaval

Zack Canepari/PANOS-REA

Pour le défilé officiel, direction le sambodrome, avenue Marques de Sapucai. Au fil des années, le Carnaval est en effet devenu une énorme opération commerciale. Il est vrai qu’en prenant de l’ampleur, l’affaire devenait chaotique, paralysait la ville et générait autant de troubles que de bonheurs. Exit donc la spontanéité des vagues de danseurs et musiciens qui s’appropriaient le bitume et les plages où bon leur semblait, place aux tribunes officielles avec bancs de pierre, sièges à coussins et loges VIP. Sur cette esplanade longue de 800 mètres et large de 12 mètres vont défiler les meilleures écoles devant plus de 80 000 spectateurs. Pour « en être » comme on dit, il faut débourser entre 50 euros lorsqu’on s’y est pris très longtemps à l’avance et qu’on accepte le bain de foule collé-serré, et plus de 1 000 euros la soirée lorsqu’on exige petits fours et cocktails colorés. Beaucoup plus quand on se fait piéger par le marché noir. Savoir aussi que les troupes défilent chaque soir et que le spectacle, il est exceptionnel, dure jusqu’au petit matin.

 

Beija Flor a gagné

Cette allée royale n’accueille que les virtuoses. Les écoles de samba sont classées par divisions, un peu comme les équipes de football dans un championnat. Chaque année, les deux dernières de chaque groupe descendent au rang inférieur alors que les deux meilleures grimpent d’un cran. Ce sont les premières divisions qui se mesurent sur le Sambodrome, chacune forte de plusieurs centaines de membres. Toutes se parent de leurs couleurs, choisissent un thème de défilé (il est libre, le jeu vidéo, le foot, la Chine, l’amour, les chercheurs d’or…) illustré par des chars monumentaux, des danseurs, des chanteurs, des musiciens qui interprètent sans relâche la chanson composée spécialement pour la circonstance.

Décors époustouflants, costumes délirants, chorégraphies élaborées et rythme endiablé, la fête touche ici son apogée. Au final, les 36 membres du jury désigneront le vainqueur ainsi que le roi et la reine de l’édition. En 2018, Beija Flor (colibri), une habituée du palmarès avec quatorze victoires au compteur, a gagné. Toute de bleu et de blanc, elle remet évidemment son titre en jeu lors de cette nouvelle édition.

 

Entrer dans la danse

Toutefois, la population de Rio qui au naturel marche comme si elle dansait et parle sur un air de samba, ne pouvait se contenter des marques « officielles » de « son » carnaval. La rue est son royaume, elle en continue l’occupation avec obstination. Ce sont alors des écoles de samba plus modestes, celles des quartiers qui n’ont pas encore la gloire des mieux dotées, Unidos da Tijuca, Imperatriz, Beija Flor, Rio Grande, Vila Isabel… Elles défilent avec leur seule richesse, la passion. Et c’est gratuit. Mieux : tout le monde peut entrer dans la danse derrière les membres de l’école. Respect : ils ont répété des mois durant, sacrifié une part importante de leurs revenus pour construire les chars et habiller celles et ceux qui défilent. Ici, le Carnaval retrouve son âme populaire, son feu initial, réunissant toutes les couleurs de peau, dames du bord de mer et gamins des favelas, e-entrepreneurs et footeux fans de danse, étudiantes chics et petites frappes. Le Brésil en somme. Mauvaise nouvelle vite compensée par une excellente affaire, la municipalité de Rio a rogné ses subventions aux écoles. Certaines  n’ont plus les moyens de répéter sur le Sambodrome et se contentent aussi des rues de leur quartier. Grand spectacle (gratuit) assuré !

Femme qui danse au Carnaval de Rio

John Foxx/Getty Images

 

Plus de 400 événements

Enfin, ne pas oublier qu’assister au Carnaval exige, paradoxalement, beaucoup d’organisation. Les événements, plus de 400 préviennent les édiles de la municipalité, bloquent la ville et infligent embouteillages dantesques avec des temps de parcours interminables. Heureusement, nombre de journaux gratuits distribués dans les hôtels comme en pleine rue, tiennent le compte scrupuleux des rendez-vous à ne pas manquer. Des autres aussi. On peut donc se préparer et alimenter le programme du séjour heure après heure. Avant que le Brésil impose son immensité autant que son unité à travers une même ferveur. Pas question de laisser à Rio les gloires de la fête, pratiquement toutes les villes brésiliennes ont leur propre Carnaval, Salvador de Bahia, bien entendu, Recife, Sao Paulo… Chacune son style, sa musique, son héritage, sa singularité. Après avoir dansé et chanté à Rio, rien de plus tentant que d’aller swinguer là-bas sur de nouveaux tempos…

 

Par

JEAN-PIERRE CHANIAL

 

Photographie de couverture

Espen Rasmussen/PANOS-REA

Numéro Printemps-Été 2019

Vacance N°7

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