Espagne

Les îles secrètes d'Espagne

Les îles secrètes d'Espagne

Des vacances aux îles, oui, mais sur celles qu’épargne la foule des visiteurs, celles où la vie coule encore loin des modes et des urgences. Elles existent, à deux pas, baignées par le soleil d’été autant que par l’éternité des horizons sans fin. Sélection de ces belles demeurées à l’abri du temps, aux Baléares, aux Canaries et même en à deux pas des côtes de Galice.

 

Les Baléares

Formentera - hippie chic

La petite sœur d’Ibiza (30 minutes en ferry) ne veut pour rien au monde ressembler à sa voisine, pire, être considérée comme sa succursale en mode mineur. Aux Baléares, chacun son style, chacun sa manière de cultiver les bonheurs de la Méditerranée ! A Formentera, les édiles locales ont refusé la construction d’un aérodrome, la voici donc hors de portée des jets de stars et des week-ends branchés. Non, Formentera reste gardienne de la belle vie à l’ancienne, celle des plages paresseusement étirées le long des salines ou à l’abri des haies de figuiers aux troncs joliment tordus, des villages au blanc impeccable, des terrasses de plein air pour faire ami-ami entre tapas et verre de vin. Le légende hippie des années soixante auréole le tout de candeur et de fumées multicolores. On fredonne Pink Floyd, Led Zeppelin, King Crimson, mais tournons la page du siècle.

Couple sur une plage de Formentera

Sergi Reboredo/ZUMA/REA

Les boutiques de San Francesc Xavier (charmante petite capitale de l’île), robes fleuries, paniers d’osier tressé, bijoux faits main, on dit « ethniques », ressemblent plus à celles de Brooklyn qu’à un vide-grenier de campagne. Tarifs compris. Mais l’essentiel reste : il fait bon vivre à Formentera. Ses 10 000  habitants, quatre fois plus en été, répartis sur 83 km² veillent sur ce pactole. Ambiance cool du matin au soir, nudisme toléré sur toutes les plages, vêtements légers au point de se demander sur certaines à quoi ils servent, bises et tutoiement de rigueur avec l’air entendu de ceux qui partagent la même insouciance à l’égard du monde conventionnel qui s’agite là-bas, derrière l’horizon. Le paradis ? Certainement pas en été, lorsque les plages, celles en particulier qui bordent les salines, ou bien celle de Migjorn (6 kilomètres), affichent complet. Parking, transats et parasols payants alignés comme à Nice ou à Saint-Trop’, hordes de vélos et de scooters pétaradants, tarifs célestes… Il n’empêche, rien ne remplace Formentera, la beauté de ses plages (Ses Illetes) et des eaux qui les bordent, la magnifique église de Sant Francesc Xavier, le charme de Sant Ferran comme de Platja es Calo ou des dizaines de criques désertes qu’on découvre au hasard d’un chemin de poussière. Bonne nouvelle, les hébergements de toute catégorie y sont nombreux et le séjour hors rush estival (en juin comme en septembre) enchantera l’âme autant que le cœur. A bon entendeur…

 

Minorque - la sincère

Le miracle, date de 1993. Soucieux de ne pas renouveler les égarements touristiques de Majorque, sa voisine des Baléares posée à une centaine de kilomètres plus à l’ouest, Minorque a déposé son dossier. L’UNESCO l’a validé. L’île est devenue Réserve de la biosphère. Résultat : 200 kilomètres de littoral et 70 plages protégées de toute dégradation bétonnée. Ce bonheur s’étale sur une quarantaine de kilomètres de long, entre Mahon, port capital de l’île, et Ciutadella, l’autre bourgade minorquine, pas peu fière de son centre historique magnifiquement préservé. Entre les deux, des plages sur le versant sud, vaste plaine percé de criques divines ; une terre ingrate au centre, chiche en eau, battue par une tramontane tenace, où plus de 400 fermes maintiennent les activités traditionnelles (élevage, fromage, oliviers) ; quant au versant nord, il se montre plutôt rude lorsque la mer se fait indocile.

Femme au bord de l'eau

Nuria Val/Coke Bartrina

En ajoutant le charme des villages paysans de l’intérieur, là où le temps semble avoir lâché prise, la beauté des criques désertes et de leurs eaux translucides, voici le très bon plan pour qui veut conjuguer soleil de Méditerranée avec vie toute simple, sans chichi. Même si, à force de se partager entre initiés, l’affaire commence à s’ébruiter, provoquant l’envolée des prix d’achat des fincas (les fermes traditionnelles) et des oliveraies qui les entourent. L’hôtellerie locale, de l’adresse design à la maison de famille qui s’invente une seconde vie, maintient le cap et fait preuve de modération. Que Minorque devienne ainsi une planque pour vacanciers avertis est plutôt une bonne nouvelle. Ils en cultiveront à leur tour les valeurs séculaires : calme, simplicité, authenticité… Mais chut, c’est encore un secret.

 

Les Canaries

La Gomera - ça marche !

Hardi les mollets ! Quand on débarque sur cette émeraude toute ronde de 370 km² perdue en plein Atlantique à 30 minutes de vol depuis Tenerife, c’est généralement pour les plaisirs de la randonnée. Gagné. Plus de 650 kilomètres de sentiers balisés griffent cette terre volcanique dont le point culminant, Alto de Garajonay et le parc national qui l’entoure, culminent à 1 487 mètres d’altitude. Un quadrillage digne d’une carte d’état-major qui remonte vallée encaissée après vallée taillée de cultures en terrasses, jusqu’au sommet. C’est assez pour savourer pas après pas le royaume des palmiers, des lauriers (forêt presqu’unique au monde) et des fougères arborescentes.

Femme avec un chat

Nuria Val/Coke Bartrina

Splendide. D’autant que l’UNESCO a fait de La Gomera une Réserve de la biosphère. La voici protégée, réservée à celles et ceux qui viennent la découvrir, godasses de marche aux pieds et sac à dos façon routard. Sans qu’elle soit non plus réservées aux grands sportifs comme le prouvent ses plages de sable noir, peu nombreuses, ainsi que les excursions en bateau pour aller observer baleines et dauphins qui croisent alentours. Noter encore deux curiosités. La première, le mirador de Abrante, une passerelle de plexiglass transparent tendue sur 7 mètres au-dessus du vide et du village d’Agulo, 400 mètres plus bas. Sensibles au vertige, s’abstenir. Seconde étrangeté, le langage sifflé des bergers de l’île. On l’appelle el Silbo, une manière de communiquer avec l’aide du vent comme le font les oiseaux. Il installe une certaine poésie de la liberté. Un pas de plus et elle rime avec randonnée.  

 

La Palma - un peu plus près des étoiles

Ses fans l’appellent « La Isla bonita », la belle île. Rien à voir avec le tube de Madonna, sauf à associer le tempérament fougueux de l’une avec le profil volcanique de l’autre. Trois cratères dessinent son épine dorsale qui culmine à 2 426 mètres au-dessus de l’Atlantique au Roque de los Muchachos. Voici une île de feu, d’eau et de vent du grand large. Totalement cabossée, elle flotte entre Tenerife et La Gomera, couvre 706 km² et accueille 85 000 habitants qui pour rien au monde ne quitteraient leur perle toute de vert et noir. Ses quelques plages de sable sombre lui épargnent la foule des vacanciers ordinaires. Ici, place aux amoureux de la nature sur écran géant, ceux qui aiment tracer à l’abri de la forêt, immenses bananeraies, tapis de fougères et pins canariens, en suivant plus de 1 000 kilomètres de chemins balisés. Leur graal, le GR 131 (8 000 mètres de dénivelée). Il relie les volcans, une affaire de bons marcheurs en révélant le bonheur de prendre de la hauteur (1 932 mètres au plus élevé), sens propre et figuré confondus.

Montagne de La Palma

Bruno Arbesu/REA

Les champions bouclent les 77 kilomètres dans la journée mais rien n’interdit d’y passer la semaine. Spectacles nature étourdissants, sentiment de parenthèse totale avec les affres du monde ordinaire, un truc à vouloir parler avec les oiseaux. D’autres chemins plus sages au départ de Santa Cruz, capitale de poche qui conserve ses maisons anciennes dotées d’étonnants balcons fermés en bois, histoire de se protéger du vent autant que de la curiosité des voisins, ainsi que les belles plages de Los Concejos ou Puerto Neos, raviront les estivants en quête de tranquillité absolue. La garantie est acquise dans le moindre village de cette île qui conserve avec ardeur ces manières d’un autre temps, sa simplicité de toujours, sa vérité, celle qu’on apprend en regardant le vent et l’océan. Et puis, surprise : derrière cet aveu de solides traditions, voilà que La Palma se convertit au mystère des étoiles. Son ciel d’une remarquable pureté lui vaut d’avoir été choisie par les astronomes qui ont installé sur ses hauteurs plusieurs télescopes géants dont un à 2 400 mètres d’altitude. Du coup, tout le monde s’y est mis, auberge de campagne, station publique officielle, hôtel chic…, chacun sa lunette vissée sur les étoiles, sa carte du ciel et son décodage de l’univers. La visite est libre. Alors, La Palma embarque pour le plus beau des voyages.

 

Lanzarote - noir désert

Vive la douceur ! Celle de la météo est acquise avec des températures qui toute l’année varient entre 15°C et 23°C. Rarement moins, presque jamais plus. Une bénédiction pour cette belle volcanique située à 1 000 kilomètres de l’Espagne mais à seulement 140 kilomètres des côtes marocaines. Tel climat béni aurait pu la condamner à subir l’appétit des rois de la truelle. Heureusement, dès 1993, l’UNESCO décréta Lanzarote Réserve de la biosphère, on ne touche plus, pendant qu’un artiste inspiré, peintre, sculpteur, architecte, César Manrique (1919-1992) convainquait le gouvernement local d’exiger que toute nouvelle construction se plie aux normes de l’architecture traditionnelle des Canaries. Bingo ! L’île offre à présent une harmonie de blanc et de bleus, ni barre hôtelière pas plus que de camps balnéaires, mais des îlots de vacances plutôt harmonieux.

Village d'Haria

Stefan Volk/LAIF-REA

Ils bordent des plages somptueuses, La Francesa, Puerto del Carmen, Playa blanca, celle de Papagayo, etc. A savourer sans retenue entre deux excursions. Elles sont nombreuses. Car l’intérieur de l’île a du cachet et une aura de type « on a marché sur la lune ». Il s’agit d’une forme de désert de lave, roche coupante comme du verre, pierres poreuses à la manière d’un accessoire de salle de bains ou sablonneux. Du reste, on peut s’y aventurer à dos de dromadaire. Aussi curieux, voici un vignoble d’altitude cultivé sur plus de 3 000 hectares de sable noir. Chaque cep est protégé du vent par un muret circulaire de pierres sèches. Magnifique pour la photo avant dégustation de l’excellent vin de Malvoisie, celui qu’adorait Falstaff, rouge, blanc ou doux, à petites lampées plutôt que cul sec, on s’en souviendra longtemps.  Restera alors à découvrir Arrecife, charmante capitale de Lanzarote, le parc national de Timanfaya, exceptionnel chaos volcanique, ou à paresser sur les terrasses ombragées de Teguise ou de San Bartolomé, histoire de saluer quelques visages burinés et des dames à fichu noir. Excellente introduction pour plonger dans la lecture de Lanzarote, texte et photos signés Houellebecq. Lui aussi a été inspiré.

 

Graciosa - confetti nu

Jour de gloire pour Graciosa. C’était le 26 juin 2018. Les autorités canariennes décident d’accorder à cette île miniature, 29 km² et 750 habitants, le statut de huitième île de l’archipel. Une révolution pour une entité qui avait l’habitude de se hausser du col en se comparant avec les sept jours de la semaine (une merveille par jour, contrairement aux sept péchés capitaux), laissant ce moucheron de Graciosa à l’écart de la table officielle. Désormais, elle a tout d’une grande. Sauf que rien n’a changé. Elle reste nue, aride, juste bosselée par quatre mamelons volcaniques. Inutile de chercher, elle ignore les routes goudronnées et se sillonne à coup de pédale, les VTTistes adorent.

Graciosa - Iles Canaries

Stefan Volk/LAIF-REA

A 1 500 mètres de Lanzarote (d’où est assurée la seule navette par bateau), voici le refuge idéal de celles et ceux qui veulent mettre un peu de distance entre le monde et eux. Gagné car le soir venu, après le départ des derniers excursionnistes, se révèle le sentiment de résider carrément sur une autre planète ! Silence, ombres furtives et nuit dense. Quelques hébergements simples et une poignée de terrasses où savourer la douceur de la météo, accompagnent la pause. Demain, plongée obligatoire au départ de n’importe quelle plage ou bien des deux seuls villages de l’île, Caleta del Sebo et Caleta Pedro Barba. Graciosa est en effet au cœur d’une réserve marine. Des milliers de poissons et autant d’oiseaux s’offrent au regard des amoureux de nature. Spectacle grandiose. C’est celui de la liberté.

 

El Hierro - l’écolo

Promis, El Hierro sera le premier territoire de la planète à être 100% autonome et totalement propre. Le pacte a été signé il y a plusieurs années moyennant une centrale hydro-éolienne, l’installation de nombreuses bornes pour encourager la voiture électrique, l’agriculture bio pour tout le monde, l’interdiction de la pêche sauf traditionnelle à la ligne, et de vives campagnes pour inciter au recyclage de tout. Et, en récompense, le WiFi gratuit presque partout sur cette île-volcan, la plus occidentale des Canaries, à 67 kilomètres à l’ouest de La Palma.

Moutons à El Hierro

Malte Jaeger/LAIF-REA

Le monstre culmine à 1 501 mètres d’altitude et gronde encore. Ses dernières éruptions datent de 2011 et 2012, c’est dire si les 6 000 habitants de Hierro gardent un œil attentif sur les hauteurs si souvent tapissées de brumes denses ou de nuages bas. Justement, ce ciel de coton gris contribue à la beauté végétale de l’île, avec ces « arbres fontaines », le garoé, sorte de grand laurier célébré pour la facilité avec laquelle ses feuilles captent la moindre trace d’humidité pour la transformer en gouttelettes. Une bénédiction pour ce caillou noir d’où ne coule aucune source claire. Voilà qui inspire une sérieuse confiance envers les savoir-faire de la nature. L’UNESCO a validé le principe en déclarant Hierro Réserve de la biosphère, en clair, territoire protégé. Côté tourisme de masse, pas de souci : l’île ne compte pratiquement aucune plage, il faut se contenter de belles piscines naturellement taillées dans le basalte. Ses vertus sont à chercher du côté de la randonnée avec une vingtaine d’itinéraires balisés sur plus de 250 kilomètres, ainsi que de la plongée sous-marine, magnifique dans un décor volcanique à tomber, sans oublier la pause à Villaverde, capitale en hauteur de l’île, où l’église, les ruelles pavées et les terrasses tranquille réconcilient avec la vie telle qu’on aurait aimé qu’elle ne change jamais.

Plage à El Hierro

Malte Jaeger/LAIF-REA

Dernier détail qu’adorent les amoureux d’histoires improbables, El Hierro a jadis vécu un destin mondial. Avant Colomb, le monde connu s’arrêtait en effet ici, sur ce dernier bastion d’Atlantique avant la grande inconnue.  Prenant acte de la découverte des Amériques, les géographes se tapotent le menton afin de tracer une ligne qui permettra de fixer positions, distances et heure, valable pour les mondes anciens autant que nouveaux. En 1634, Louis XIII et ses savants décident que le trait zéro du globe passera par El Hierro. La valeur restera jusqu’à ce que le méridien de Greenwich impose sa loi en 1884. El Hierro retombe dans l’anonymat. L’île compte bien regagner son rang à coup d’électricité verte et de responsabilité collective. Elle qui reste le dernier roc d’Europe face à l’Atlantique se veut de la trempe des sentinelles et entend bien montrer l’exemple.

 

En Galice -  Cies, secret d’initié

D’accord, l’eau du coin reste frisquette, même durant les beaux jours. Mais quel décor, quel cadre, quelle beauté d’une nature comme aux premiers jours de la Création ! Ce n’est pas un hasard si les Romains offraient à ces trois pépites le label « Îles des Dieux ». L’excursion se fait depuis Vigo (14 kilomètres, 20 minutes en bateau), belle de Galice, la province nord-ouest de l’Espagne. Et voici les îles de Monteagudo et Do Faro reliées par une plage d’un kilomètre (Playa de Rodas), une merveille de sable blanc tapissant un arc-de-cercle parfait, et San Martina sur laquelle on ne peut débarquer.

San Sadurniño - Cambados

Josep Curto

Ces trois îlets déserts couvrent 4,5 km² et ne comptent aucun habitant hormis les trois gardiens des lieux. Pas le moindre hôtel non plus, sauf un campement de tentes fixes et nulle voiture. Par précaution, la fréquentation est volontairement limitée à 2 200 personnes par jour, histoire de déranger le moins possible les 22 000 couples de goélands, habitués des Cies, auxquels se joignent cormorans, guillemots ainsi que, au fil des saisons, tout ce que l’Atlantique compte de migrateurs. Ce confetti tapissé de pins et d’eucalyptus, est agrémenté de neuf plages divines adossées à une lande sauvage, intacte depuis toujours. Certains disent que les Cies racontent le paradis initial. En arrivant sur place, on est tenté de les croire.

 

Par

JEAN-PIERRE CHANIAL

 

Photographie de couverture

NURIA VAL/COKE BARTRINA

Numéro Printemps-Été 2019

Vacance N°7

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