Chine

Shanghai, sur ce petit bout du Bund

Shanghai, sur ce petit bout du Bund

Grouillante, immense, riche. Avec 25 millions d’habitants entassés sur 6 340 km² gagnant bien mieux leur vie que leurs rivaux de Beijing, Shanghai s’impose comme l’étoile de la Chine. Miracle, on peut en savourer l’essence autant que la modernité dans un quartier aussi grand qu’un confetti, dessiné sur le Bund comme on appelle les quais de la rivière Huangpu.

 

L’image est grandiose. Il est 18 heures et la nuit tombe sur Shanghai, imposant ses horaires tropicaux à la capitale économique de l’empire. Il est temps pour toutes celles et ceux qui forcent ici les portes du troisième millénaire de prendre leurs quartiers de plaisirs. Direction le 14ème et dernier étage de l’hôtel Peninsula, un palais art-déco ouvert sur le Bund, les rives du fleuve, tout à côté de sa confluence avec la rivière Suzhu. Au concierge de la maison, ils ont laissé les clefs du cabriolet à moins qu’ils aient opté pour un chauffeur Uber. Elle porte des escarpins à semelles rouges vif avec une jupe aussi couvrante qu’une large ceinture, serrée de près par un prince garde du corps, mèches en pétard et rasage défaillant, costume Armani noir et chemise blanche. Ils ont moins d’un demi-siècle à eux deux et ils triomphent, smartphone dernier-cri vissé à l’oreille. Sur le plus beau roof-top de Shanghai, ils retrouvent les membres de leur fratrie, semblables écrans, identiques vêtements, même jeunesse, pareille insouciance affichée et vraie désinvolture pour faire valser leur carte de crédit. Or ou noir exigé.

Couché de soleil à Shanghai

Didier Amiaud / Fotolia.com 

 

Champagne, vodka, cognac

A cette jeunesse nouveau style, celui de la Chine qui impose ses usines, son talents informatiques et son art millénaire du commerce au monde entier, l’esprit des lieux impose le meilleur : champagne de France, vodka, cognac hors d’âge ou cocktails exotiques préparés par une brigade d’experts, canapés au foie gras, huîtres et même caviar (chinois). La grande classe. Pour le reste, c’est œil rond et bouche bée qu’on s’installe en plein ciel sur cet exceptionnel belvédère d’observation. En bas, la rivière Huangpu, majestueuse, 400 mètres de large et une large courbe qui agrémentera la photo. Dans un sens comme dans l’autre, glissent de grosses barges, lourdes à l’aller, flottant comme des bouchons quand elles s’en retournent. Sable, ciment, charbon, plâtre, la croissance de la région n’en finit pas de réclamer ses matériaux de construction. Entre deux, quelques sampans à l’ancienne, des restaurants flottants, un casino, des bateaux-promenade.

couple avec vue sur Shanghai

Laurent Villeret/Dolce Vita/Picturetank

Un regard vers le lointain et c’est l’éblouissement, forcément. Sur l’autre rive, le quartier de Pudong, celui des affaires comme on dit, lance ses tours futuristes à l’assaut d’un ciel constellé d’étoiles. La haie de tours affiche ses illuminations comme en plein jour, publicités géantes comprises, on pense à Piccadilly ou à Times Square. Pudong est dominée par la tour Shanghai, 632 mètres et 128 étages de bureaux, à côté du centre financier au look de décapsuleur, 101 étages quand même, de la tour des télécommunications, la Pearl Tower (468 m) avec son énorme bulbe et trois passerelles d’observation, la plus élevée installée 350 mètres au-dessus du monde ordinaire, d’autres tours, des banques, des logements, des assurances, des géants de l’informatique… Vertige de néons, de verre et d’acier. Dans l’éclair des selfies, les minois rayonnent et les baisers volent dans le vent. Sur la passerelle du Peninsula, les traditionnelles pudeurs chinoises vacillent dans l’euphorie de l’instant.

 

Bénédiction de la nuit

Demain soir, ces jeunes « so rich and so beautiful » toujours entre deux avions mais jamais en faute de style et assez peu soucieux des additions, s’installeront à côté du Peninsula, au sommet d’une autre de ces maisons d’architecture coloniale qui bordent les quais de Shanghai. La mode des roff-tops, des bulles champenoises et de ces amuse-bouche hors de prix, a généré une bonne dizaine d’adresses qui font fureur, toutes regroupées le long du Bund, ce front de fleuve d’où la vue sur le centre des business qui se calculent en millions est une bénédiction de la nuit, capable de faire briller tous les regards, de faciliter les poignées de mains et d’inventer les soirées qu’on n’oubliera jamais. Le Captain Bar au faîte de l’hôtel du même nom, le Vue Bar du Hyatt, le 6 F qui occupe le toit d’une bâtisse des années trente, le Char Bar, gloire de l’hôtel Indigo, le Cartel dans l’ancienne concession française, le Roof du Waterhouse, sans oublier le Bar Rouge dont certaines soirées font référence au niveau folie et magnums à trois zéros de dollars. Partout, les DJ rythment la nuit avec des sons qui ne dépareilleraient ni à Manhattan, ni à Berlin. Ici, Shanghai vibre à mille années-lumière de la Chine du quotidien.

The Peninsula Shanghai de nuit

The Peninsula Shanghai

 

La Chine qui avance et gagne

Bonne nouvelle, cette Chine vraie, humble et méritante, occupe le pavé du même quartier, mais durant la journée. Les quais qui longent la rivière Huangpu ont en effet été aménagés sur plus d’un kilomètre d’une large promenade piétonne qui fait le délice des visiteurs. Ils sont nombreux. Car les habitants des provinces, ouvriers modestes, paysans émerveillés par les lumières de la ville, fonctionnaires à la dégaine soignée façon années quatre-vingt, réalisent ici le rêve d’une décennie, s’installent dans la carte postale qui illustre leur pèlerinage si longtemps espéré. Toujours en groupe, les voici par milliers qui, jour après jour, arpentent ces quais que le régime a érigé en modèle de modernisme, en triomphe de la Chine qui avance et gagne. Sans oublier de poser ici une statue géante de Mao, là-bas une fresque à la gloire de la Révolution, plus loin, une autre louant les vertus de l’Armée Rouge… Ne jamais oublier d’éduquer les masses. Se fondre au creux de la marée humaine du petit peuple, comme le font les couples d’étudiants histoire de cacher leur bonheur amoureux, est une réjouissante expérience made in China. Frissons et sourires garantis.

 

 

Mamie réflexologue

Toujours dans le même quartier, il suffit de faire une incursion à l’intérieur de la ville pour compléter sa découverte. Depuis le Bund partent les deux principales artères de Shanghai : la très célèbre rue de Nanjing et celle de Beijing. Préférer la première, la plus fréquentée, la plus colorée. Elle part du mythique Peace Hotel (inattendu concert de jazz en soirée) et court jusqu’à la place du Peuple où se trouve l’Opéra, sur plus d’un kilomètre réservé aux piétons. Un délice. Foule dense, boutiques par centaines et ravissement de voir le magasin futuriste de la marque à la pomme jouxter, ou presque, le roi de la nouille qui touille ses wok cabossés par des décennies d’ardeur culinaire. Ou bien, entre deux stars mondiales de la nippe branchée, dénicher le gourbi d’un vendeur de colifichets religieux, bouddhas dorés, encens, faux dollars pour future crémation, dragons et lanternes de papier, etc. A moins que ce soit l’antre, une bassine et deux fauteuils déglingués, d’une mamie réflexologue capable de vous arracher des hurlements par simple pression du pouce sur la plante de vos pieds.

Portrait d'un vieux couple dans les rues de Shanghai

Fairmont Hotels & Resorts

Deux mondes se côtoient. Et personne trouve à y redire. Ni les copines de lycée chaussette blanches et casque sur les oreilles, pas plus que les cadres pressés ou les vendeurs de rue, radis du jardin, coques pour téléphones, bol de riz parfumé, œufs ou cigarettes à l’unité, massage inoubliable, tour guidé, soupe fumante, jus d’orange pressé sur place… Le tourbillon ne cesse qu’à la nuit noire, vers 22 heures, quand Shanghai prend la direction de ses toits, lorsque les petits verres de thé vert sont remplacés par les coupes pétillantes et que les pantalons difformes disparaissent devant les jupettes griffées. Ying et yang, jour puis nuit, hier avec demain. La Chine déploie ses ailes. Shanghai est déjà devant.

 

 

Par

JEAN-PIERRE CHANIAL

 

Photographie de couverture

TUUL & BRUNO MORANDI

Numéro Printemps-Été 2019

Vacance N°7

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