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Radio Voyageurs : Avion et CO2, que faire ?

Radio Voyageurs : Avion et CO2, que faire ?

Avec Michel-Yves Labbé, PDG de l’application Départ Demain, Jean-Pierre Chanial, journaliste, écrivain, grand voyageur, Jean-François Rial, PDG de Voyageurs du Monde.

 

 

Emissions de gaz de serre : pourquoi le tourisme est-il pointé du doigt ?

Valérie Expert entame le débat sur l’avion et le CO2 par un constat : « Le tourisme n’est pas l’industrie la plus polluante, alors pourquoi est-il montré du doigt ? ». Avant de répondre à la question, Jean-François Rial donne des chiffres : « Le tourisme représente environ 10 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, ce qui correspond à sa part de PIB. Quant à l’avion, il représente environ 3 % ». Puis il répond à la question : « Pour moi, le fait que le tourisme et l’avion soient pointés du doigt relève du faux sujet. Selon le GIEC - Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat - , pour empêcher que la température monte d’1,5 °C, il faut réduire les émissions de gaz à effet de serre de 50 % en 10 ans et arriver à la neutralité carbone d’ici 30 ans ». Pour Jean-François Rial, il est donc primordial que chacun d’entre nous arrive à atteindre ces objectifs, quels que soient son niveau et ses activités. Il précise d’ailleurs qu’à Voyageurs du Monde, « on est à 100 %, tout de suite, depuis 10 ans ».

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Avoir honte de prendre l’avion ?

« Aujourd’hui, il y a le « shame to fly », on nous culpabilise de prendre l’avion. Par contre, il n’y a pas de « shame to cook le cassoulet à 16h », ni de « shame to Netflix ou Facebook » alors que le « digital » représente 4 % des émissions de gaz à effet de serre », lance Michel-Yves Labbé qui est d’accord avec Jean-François Rial sur le fait que tout le monde doit s’y mettre. Jean-Pierre Chanial alerte sur la pollution automobile qui, dans le monde, représente 20 % des émissions de CO2. Pour lui, « le débat se déplace vers le tourisme parce qu’on vise un style de vie ». Jean-François Rial partage son avis mais ce qu’il ne cautionne pas, c’est la réponse des professionnels du tourisme au fait qu’ils soient pointés du doigt : « Ils considèrent qu’ils n’ont pas d’efforts à faire. Et ça, ce n’est pas possible » ! Michel-Yves Labbé rétorque : « Tout le monde fait des efforts, les croisiéristes vont sortir des bateaux au gaz… ». Mais pour Jean-François Rial, « c’est grotesque, ce n’est pas suffisant ». Il contrecarre l’exemple de Michel-Yves Labbé en donnant celui d’Air France qui vient d’annoncer que la compagnie sera en neutralité carbone totale sur les vols intérieurs et à 50 % sur l’ensemble des autres vols d’ici 10 ans.

 

fenêtre d'avion

Olivier Romano

 

Continuer à voyager tout en corrigeant les effets négatifs

Dire « arrêtons de prendre l’avion », c’est une vue de l’esprit selon Jean-Pierre Chanial qui pense que l’on ne peut changer ni les comportements ni les psychologies du jour au lendemain. Il illustre ses propos par des chiffres : «  Il y a plus de 30 000 avions qui volent dans le monde et plus de 100 000 vols par jour, c’est énorme » ! Valérie Expert ajoute que le trafic aérien augmente de 3 à 4 % chaque année et double tous les 7-8 ans ! Michel-Yves Labbé embraye sur son propre bilan carbone, qu’il qualifie d’ « épouvantable ». Pour contrebalancer, il fait chaque année un chèque de 1 000 euros à l’ONG A Tree For You, qui plante des arbres.

Comme Jean-Pierre Chanial, Jean-François Rial considère l’option « ne plus prendre l’avion » comme inconcevable. Il est aussi contre l’idée des quotas : « Dire aux gens de prendre un long courrier une fois tous les deux ans, interdire le voyage de masse …, c’est inacceptable et ce serait tendre vers un système de « notes » à la chinoise ». Ce qu’il préconise, c’est de continuer à voler tout en corrigeant les effets négatifs : « Je propose que l’on continue à voyager, qu’on libéralise le trafic aérien tous azimuts, sans limites à condition que l’on respecte trois choses : réduire la consommation des Gaz à effet de serre quand on voyage en avion en améliorant les technologies, financer la transition vers l’électrique pour les distances courtes et l’hydrogène vert pour les distances longues -, et absorber ce qu’il reste ».

 

Planter des arbres et absorber ses émissions de carbone

Jean-François Rial précise pour ce troisième point qu’il ne faut pas confondre absorber et compenser : « L’absorption, contrairement à la compensation, c’est être sur un projet direct, identifié, clair, comme planter des mangroves en Indonésie. Il faut aussi que l’absorption de votre carbone soit pérenne dans le temps, garantir par exemple que les arbres que vous allez planter ne vont pas être ni coupés ni brûlés. Il faut aussi que vos projets soient additionnels : il ne s’agit pas de financer des projets qui auraient été réalisés même sans votre financement ».

 

De la place sur terre pour 1 300 milliards d’arbres de plus !

Mais Valérie Expert s’inquiète de la place sur terre pour planter des arbres. En reste-t-il encore assez ? Jean-François Rial parle du travail de l’Institut Polytechnique de Zürich qui vient de recompter le nombre d’arbres qui restent sur la terre : 3 000 milliards, « six fois plus que les estimations. Ils en ont profité pour voir où on pouvait en planter là où les hommes n’ont pas besoin des terres et il y aurait de la place pour 1 300 milliards de plus, ce qui représente 10 ans d’émission totale de CO2 toutes activités confondues », explique Jean-François Rial. Jean-Pierre Chanial réagit en demandant si les pays concernés sont d’accord pour que des arbres soient plantés. « Bien sûr, car il s’agit de projets qui ont une dimension sociétale et écologique globale. On re-fabrique de la biodiversité puis des emplois », répond-il avant de préciser que Voyageurs du Monde plante concrètement 1,5 million d’arbres par an, 4 000 par jour ! Michel-Yves Labbé revient sur son exemple personnel : « Quand je regarde où vont aller mes 1 000 euros par an, j’ai le choix entre 1 000 arbres à Madagascar ou 100 arbres en France, je choisis Madagascar, c’est plus utile ».

 

Forêt Amazonienne

Peter Maszlen/stock.adobe.com

 

Un arbre planté par heure de vol

Pour avoir une idée du nombre d’arbres à planter par rapport au temps passé dans les avions, Jean-François Rial donne un équivalence très simple établie par Gérard Feldzer, ancien commandant de bord à Air France et fondateur de l’ONG A Tree For You, « il faut planter un arbre par heure de vol ». Jean-François Rial précise qu’il existe d’autres ONG du même type mais qu’il faut être très prudents et veiller à ce que les « trois règles » à savoir certificat d’absorption, pérennité et additionnalité soient bien respectées. Outre A Tree For You, il conseille l’association de Tristan Lecomte, Pur Projet.

 

 

Se donner bonne conscience ou agir concrètement ?

Jean-Pierre Chanial pose la question : « Est-ce que ce ne sont pas les pays riches qui se donnent bonne conscience en finançant des arbres dans les pays pauvres » ? Pour Jean-François Rial, il ne s’agit pas du tout de bonne conscience : « Annuler sa consommation carbone, ce n’est pas de la bonne conscience mais faire quelque chose de concret, ou alors si on trouve que ce n’est pas crédible, on ne voyage pas en avion » ! Il revient ensuite sur l’utilité de planter ou de replanter des arbres dans des pays comme Madagascar : « Au-delà du réchauffement climatique, on agit aussi pour les populations locales. On ne leur donne pas de l’argent mais des actifs, et je trouve ça très malin ».

 

Financer la transition et développer d’autres techniques d’absorption

Même s’il reste encore de la place pour planter des arbres, Jean-François Rial admet qu’elle finira par manquer et insiste sur le fait qu’il est primordial de financer la transition. Il évoque également d’autres techniques d’absorption du carbone et donne l’exemple de la technique des sols vivants : « On a trois choses qui absorbent du carbone dans le monde : les océans, les arbres et les sols. On estime que si ces derniers absorbaient 1 % de plus que ce qu’ils absorbent aujourd’hui, on serait en carbone neutre tout de suite ! ». Mais l’agriculture et les labours empêchent cette augmentation. Selon lui, il faudrait revenir aux techniques ancestrales des sols vivants : « On ne laboure pas et on bénéficie de tous les nutriments qui ont été mis dans le sol. Reste à gérer le problème des mauvaises herbes ». Michel-Yves Labbé met un bémol en précisant que ce sont les rizières qui dégagent le plus de méthane, « et si on considère l’importante démographie des pays asiatiques, la consommation de riz va augmenter, et là, on est mal », prévient-il.

Enfant dans une mangrove au Sénégal

Marion Osmont

 

Quid des émissions de CO2 en France ?

Valérie Expert ré-oriente le débat sur la France. Michel-Yves Labbé précise que l’hexagone est l’un des pays qui produit le moins de gaz à effet de serre, grâce au nucléaire. Pourtant, pour Jean-François Rial, ce n’est pas une raison pour en faire moins que les autres, chacun à son niveau. Il ajoute d’ailleurs : « Quand on calcule les bilans carbone des pays, on oublie généralement deux choses : le CO2 importé - le carbone des outils de l’industrie importés de Chine par exemple -, et le CO2 de l’aérien et de tout ce qui supranational comme les bateaux ». Du coup, Valérie Expert en profite pour parler des pays « où on ne fait rien » comme ceux du Golfe. « Au Qatar, en 2019, on en est à climatiser les rues, s’indigne Jean-François Rial, et à ne pas être à la pointe avec l’Arabie Saoudite, le Koweit et tous les pays du Golfe sur la problématique du réchauffement climatique, ils vont se condamner eux-mêmes ».

Avant d’en arriver là, Valérie Expert interroge ses invités sur les conclusions à tirer du débat. A l’unanimité, ils préconisent de continuer à voyager, d’annuler ses émissions de carbone et d’avoir conscience de ce que l’on fait.

 

La carte postale de Michel-Yves Labbé

Michel-Yves Labbé à décider de consacrer sa carte postale à un pays minier, celui de Lens. Il commence par parler de ses deux immenses terrils. « Attention, on ne prononce pas le ‘l’ à la fin, comme dans fusils », précise-t-il. A Lens, Michel-Yves Labbé conseille de visiter le Louvre Lens, « gratuit, lumineux, en osmose avec la nature environnante, où les oeuvres sont présentées dans l’ordre chronologique et non thématique ». Retour aux terrils, sur les pentes desquelles les vététistes et les « hikers » s’en donnent à coeur joie. A l’intérieur, l’ancienne salle des douches des mineurs est transformée en théâtre national. Il ajoute que pour descendre dans une mine, il faut faire une vingtaine de kilomètres jusqu’à Lewarde, au centre historique minier. Puis il enchaîne sur l’histoire de Lens et l’arrivée de 300 000 Polonais en 1919 pour travailler dans les mines. « Aujourd’hui, on trouve toujours la Pologne à Lens, les boulangeries vendent des gâteaux polonais, et il y a le restaurant polonais, Comme chez Babcia, en plein centre », raconte Michel-Yves Labbé. A propos de délicatesses culinaires, il conseille les gateaux tout noirs de la pâtisserie de monsieur Jeanson, fourrés de crème de mure, appelés les « terrils ». Il poursuit sur le registre gastronomique en recommandant un petit estaminet près de la gare, Le Pain de la Bouche, où l’on mange des croquettes de crevettes et d’excellentes spécialités du Nord.

Puis il revient sur le sujet des émissions de gaz à effet de serre : « Vous ne le savez peut-être pas mais ce territoire qui a contribué à des millions de tonnes de CO2 est aussi un exemple mondial de développement durable ». Il donne l’exemple la petite ville de Loos-en-Gohelle, citée dans le monde entier pour ses initiatives écologiques : « 15 % des habitants ne payent que 150 euros de chauffage par an, isolation et recyclage aidant, la culture intensive alentours est transformée en bio, on récupère toutes les eaux de pluie, le toit de l’église en photovoltaïque fournit toute l’énergie de la mairie, et on met en place des modèles de démocratie d’exercices », explique Michel-Yves Labbé. Il insiste aussi sur un autre atout du pays de Lens : le tourisme de mémoire et l’excellent musée de Notre-Dame-de-Lorette. Il décrit le moment de la visite le plus émouvant, l’anneau de la mémoire : « un immense anneau de la taille d’un stade de foot composé de 500 panneaux dorés de 3 m de haut sur lesquels sont inscrits en petit les noms des 580 000 morts au combat en Artois, de tous les coins du monde ». Il conclut sa carte postale par un autre moment d’émotion bien festif : un match de foot au stade Bollaert, « pour écouter en début de seconde mi-temps 30 000 supporters chanter Les Corons, allez-y et dormez dans les anciens corons de l’hôtel 4 étoiles Louvre-Lens, vous allez adorer » !

 

 

Photographie de couverture

PAULINE CHARDIN

Automne-Hiver

Vacance N°8

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