Egypte

La Flaneuse du Nil

La Flaneuse du Nil

Naviguer sur le Nil à bord d’une dahabieh constitue une approche unique du fleuve et de ses berges. Un voyage à fleur d’eau, au plus près de la population. Témoignage.


Bien droit dans sa galabieh bleu ciel, le raïs commande la manœuvre. Ses gestes précis dirigent les neuf membres d’équipage. Parmi eux, son fils Mohamed prendra un jour sa succession. En attendant la passation, l’homme au visage émacié, cinquantenaire et à nouveau jeune papa, a la situation bien en main. Tranquille, La Flâneuse du Nil quitte le quai d’Esna. Puis une fois lancée le long de la rive Est, la dahabieh déploie ses deux ailes tel un scarabée sacré. Nous voilà partis pour cinq jours de navigation à la faveur du vent de nord dominant. Cap sur Assouan.

 

Le bateau des pharaons

L’idée est née lors de vacances d’été entre amis. Certains connaissaient l’Egypte, tous appréciaient  la navigation à la voile, et chacun rêvait d’aborder la destination autrement. Avec ses sept cabines, son petit salon et son large pont, la Flâneuse du Nil s’est imposée comme la meilleure des solutions. La privatisation du bateau ajoutant une touche intime à ce voyage unique, à mille milles de la croisière classique en paquebot. Bien sûr, nous n’étions pas les premiers à y penser… 4500 ans plus tôt, Kheops naviguait déjà sur ce type d’embarcations longues (environ 30 mètres) et à fond plat. Ainsi, les premières barques des pharaons étaient sans doute des dahabieh. Le nom actuel est d’ailleurs un dérivé du mot arabe dahab qui signifie or,  évoquant les ornements dorés qui apparaissaient alors sur la coque de ces bateaux. Plus large que la felouque ou le sandal, ce voilier permettait d’acheminer pierres, canne à sucre… et passagers. Ce deux-mâts gonflé de voiles latines a ainsi transporté les visiteurs des différentes périodes de l’Egypte. Après les préfets romains, ce fût au tour de la haute société européenne de profiter de cette embarcation à la fois maniable et confortable : « qui oserait confesser en société qu’il a navigué sur le Nil autrement qu’en dahabieh ? » s’interroge une publication de 1872. L’aristocratie aimait en effet se distinguer du tourisme de masse lancé par Cook et ses steamers, en privatisant ces voiliers de petite capacité pour naviguer en famille ou entre amis… Et voilà que près de 150 ans plus tard, on se prend pour Gustave Flaubert ou Maxime Ducamp, en embarquant à la découverte de la Haute Egypte, à bord de la Flâneuse du Nil.

 

Une autre façon d’aborder l’Egypte

Ce matin avant même d’embarquer, la démesure de Karnak nous a émerveillé. Demain, nous avons rendez-vous à Edfou avec Horus le faucon. Dans quelques jours, nous rencontrerons Sobek le crocodile à Kom Ombo. Grâce à ses sveltes dimensions, la Flâneuse emprunte les chemins de traverse. Nous faisons escale au village d’El Kaab, un vieil homme nous fait découvrir les tombeaux rupestres creusés à flanc de montagne. Une promenade à travers champs, et sous nos yeux renaissent les scènes agricoles observées sur les bas-reliefs des tombeaux érigés au Nouvel Empire ! Hilarité des enfants lorsque nous entamons avec eux un match de football. Ces sourires sont l’autre cadeau de la Flâneuse : une immersion profonde dans la vie des Egyptiens. Au coucher du  soleil, nous retournons à la Flâneuse, amarrée à un palmier. Les tables sont dressées sur la rive pour le dîner. A l’heure du dessert de mangues, les villageois se joignent à nous et improvisent un concert d’oud sous le ciel étoilé.

 

Une maison sur l’eau

Retour à bord. Après une partie d’échecs au salon ou une discussion sur le pont, on rejoint sa cabine au doux nom d’oasis. Confortablement allongé à fleur d’eau, on se laisse bercer par le dieu Hapy. Rêves de crues fertiles, de déesses mi-humaines, mi-animales. Faucons, béliers, crocodiles, et hippopotames, la Flâneuse se transforme en Arche ! A bord de la barque solaire, on se bat contre Apophis le serpent ! Puis les premiers rayons du soleil percent depuis la rive des vivants : Apophis n’était qu’un drap de coton d’Egypte ! Sur le pont, face au désert pourpre, pâtisseries, jus de fruits et café soudanais nous réconfortent de cette nuit mythologique. Glissant en silence au cœur des papyrus, la Flâneuse nous embarque pour une incursion sur un bras du Nil aux rives restées sauvages. Dans l’après-midi, une baignade avec les enfants du village joue les prolongations. Le programme est laissé entre les parenthèses du fleuve. Le temps s’est arrêté, nous sommes devenus flâneurs du Nil

 

Les cabines

Îlots intimes et frais, les sept cabines posées à fleur d’eau offrent, grâce à leurs grandes fenêtres, le spectacle permanent du Nil. Climatisées, équipées de douche et toilettes privatives, chacune porte le nom d’une oasis égyptienne. Siwa (la seule suite du bord) profite d’un pont privé à la poupe. Fayoum et Dakela sont équipées de lits doubles, Kharga, Ferane, Baharieh et Faraffrah de lits jumeaux..

 

 

Photographies

MANUEL ZUBLENA

Numéro Printemps-Été 2019

Vacance N°7

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