Maroc

Au sud du réel avec Thierry Teyssier

Au sud du réel avec Thierry Teyssier

Avec la délicatesse de l’artisan et la précision du géographe, le fondateur de Maisons des rêves, Thierry Teyssier, a tracé entre Agadir et Ouarzazate un itinéraire idéal pour voyageurs épris de luxe discret, son credo. Plus de 1 200 kilomètres où beauté, calme et volupté se fondent dans une nature brute de sable, de terre et de roches, et parfois d’océan. La dernière route où se perdre.

Un jour moyen de janvier, gris à Paris. Trois heures après je suis à Agadir, le thermomètre dépasse allègrement les 20 ° et le ciel affiche, l’air de ne pas y toucher, un bleu intense comme le Maroc du Sud sait le faire. C’est le bleu Yves Saint Laurent, et d’ailleurs c’est peut-être ici, en levant le nez au vent, qu’il a trouvé cette couleur phare. La Route du Sud commence en tournant le dos aux grandes zones touristiques, on entre dans le pays des arganiers. La terre est couleur de poussière de soleil. Du sol sec, rêche, ocre jaune surgissent les bois noueux des arganiers. La régularité des plants contraste bizarrement avec l’extravagance des troncs, comme si un chorégraphe avait voulu que chaque arbre puisse danser librement, sans se soucier des mouvements de son voisin ; le ballet aurait alors été soudain stoppé, donnant naissance à une immense photo de petits rats de l’Opéra figés.

La Route du Sud commence en tournant le dos aux grandes zones touristiques, on entre dans le pays des arganiers. La terre est couleur de poussière de soleil.

Mais regardez, çà et là l’image s’anime : un berger, drapé dans une gandoura tabac, marche paisiblement ; un peu plus loin ses chèvres grignotent dans les arganiers – on se demande comment elles ont bien pu grimper là-haut. La route s’échappe de la vallée, monte encore et devient chemin de terre jusqu’au village de Taghzout, cinq ou six maisons de pierre blanche peuplées de familles berbères. La Maison des Arganiers, “ma” maison, c’est l’une d’elles. La bâtisse a un cœur, une âme : le tronc d’un arganier, autour duquel la maison gravite. Un patio en bas, une grande terrasse en haut, de laquelle on surplombe d’abord le village, puis la vallée d’arganiers, et au loin les montagnes et la mer. Les sons remontent aussi : cris d’enfants, bêlements et clochettes, pépiements. Pas une voiture, pas un scooter, seulement des bruits d’avant les machines. Ce matin j’étais à Paris, mais il me semble que je suis en vacances depuis déjà des semaines.

Les maisons de cette Route du Sud – itinéraire marocain tissé par Thierry Teyssier, créateur de “Maisons des rêves”, une collection de lieux uniques à travers le monde – sont là rien que pour nous, voyageurs goûtant le plus beau des privilèges : se retrouver seuls face à l’immense beauté du Maroc. Je voyage en solitaire, la maison m’est donc exclusivement réservée. Mais j’aurais pu venir en couple ou en tribu, famille ou amis  : chaque maison propose trois chambres, chacune avec sa personnalité. La mienne, à la Maison des Arganiers, se compose d’abord d’un petit salon, avec une cheminée où les bûches sont disposées, le feu prêt à crépiter, puis quelques marches mènent à la chambre, d’une harmonie bleu-gris jouxtant la pierre crème. “Maisons des rêves”, elles portent bien leur nom : l’intimité d’une maison, décorée avec des objets uniques, dont on sent qu’ils ont été choisis un à un pour être posés là, le service d’un hôtel raffiné, et partout des touches de délicatesse, tuile de savon translucide à l’odeur citronnée, produits de toilette au lait d’amande, bougies finement parfumées.

C’est l’heure où les chèvres remontent, je pars me balader dans le village, traîner au hasard comme j’aime, cueillir, avec mon appareil photo, ici un sourire, là un mouvement de main ou la lumière sur les pierres. C’est l’heure bleue, entre chien et loup, l’une de mes lumières préférées (quoiqu’au Maroc on ait le choix : dès 16 h, la lumière chaude et dense est presque palpable tant elle est présente ; elle est sublime à l’aube aussi, ou bien au coucher du soleil lorsque le ciel s’enflamme). La nuit est là, tombée d’un coup d’un seul, on est bien dans le Sud. Khaled, le gardien berbère de la maison, me fait signe : la Maison des Arganiers m’offre un massage surprise. Mmmmm… Il fait assez bon pour dîner dehors. Sous les étoiles et sur une vaisselle unique, décorée d’une branche d’arganier, je découvre le menu du dîner, avec, en plat de résistance, un poisson pêché du matin choisi sur le marché d’Agadir. Car ce soir, comme pour tous les repas de la Route du Sud, j’ai la surprise des saveurs (on m’a demandé avant mon départ mes intolérances alimentaires et ce que je ne souhaitais pas manger).

Le lendemain matin, je me lève la première, avant le village, avant le soleil. J’assiste à l’arrivée monumentale de mon dieu Chems (“soleil” en arabe), à la sortie des troupeaux de chèvres. Elles se rendent dans la vallée, je les accompagne en prenant mon temps. C’est la mini-transhumance quotidienne au village : tous les matins, il se vide de ses bêtes et de ses hommes, jeunes garçons compris. Certains s’arrêtent à flanc de montagne, travaillent dans les arganiers ; d’autres, juchés sur leurs bourricots gris, descendent jusqu’au “goudron”. Là, ils sortent de ce hors-du-temps dans lequel vit le village, prennent le bus qui les emmène dans le monde d’aujourd’hui, jusqu’au bourg, où ils iront au marché faire le plein de sucre, de thé, et peut-être de quelques ustensiles “made in China” ; un ou deux poussent jusqu’à Agadir, où ils ont un emploi salarié. Leur âne reste là, tranquille pour la journée, il glandouille, mâchouille des herbes sèches jusqu’au retour de son maître. L’âne reste dans l’espace-temps immobile de Taghzout, et moi aussi, qui glane les dernières images du matin et remonte lentement le chemin de terre pour prendre mon petit déjeuner.

Le jour, c’est un village de femmes. Khadija casse les noix d’argan à une cadence impressionnante, reprenant les gestes séculaires transmis par sa mère et la mère de sa mère ; la maman de Khaled nourrit au biberon deux petits bébés chevreaux qui ne sont pas partis dans la vallée ; une jeune fille coupe du bois pour les kanouns (barbecue traditionnel au charbon de bois). L’après-midi, nous partons en 4 x 4 faire une virée dans une autre vallée, où les arganiers se mêlent aux oliviers et aux palmiers. Pause thé : au détour du chemin, un vieux kilim, aux motifs rouge profond et noisette, semble avoir été posé là par Aladin. Le panorama est sublime, le thé à la menthe, dans sa théière bois et argent, succulent, et le soleil de janvier pile-poil de la douceur qu’il faut.

Pause thé : au détour du chemin, un vieux kilim, aux motifs rouge profond et noisette, semble avoir été posé là par Aladin.

Ce soir, je choisis de dîner en bas, dans le petit salon avec sa grande cheminée. Non pas que la température l’exige, il fait tout aussi doux qu’hier, mais j’ai envie du feu de bois. Je remonte ensuite sur ma terrasse et m’émerveille des étoiles – il me semble bien qu’elles scintillent particulièrement fort, mais au demi-sourire de Mohamed, qui m’apporte une infusion de menthe fraîche, je sens bien que, côté étoiles, nous n’en sommes encore qu’à la mise en bouche.

C’est mon dernier petit matin dans le village de bergers, j'y traîne une dernière fois, je serais bien restée un peu plus – j’aurais bien pris le temps de faire quelques parties de backgammon, je ne suis pas très bonne mais la boîte de jeu en marqueterie ancienne de ma chambre était si belle qu’elle donnait envie de jouer, pour le seul plaisir de caresser les gros dés et les jetons sculptés. J’aurais bien traîné aussi dans la quiétude de la maison, bouquiné au soleil sur le sofa de la terrasse, crayonné quelques portraits de ces beaux visages que l’on croise au village. Mais je prends la route, et c’est bien aussi. Une grosse heure de route côtière pas terrible, et on rejoint Tiznit, où je retrouve mes marques. À l’entrée de la ville, l’Hôtel de Paris, décoré de sa tour Eiffel kitsch en néon qui clignote, n’a pas bougé. Je l’avais pris en photo dans les années 1990 et suis bêtement émue de le revoir, plus mastoc dans la lumière du jour que dans ma photo de nuit, un peu hors d’échelle, qui avait construit mon souvenir. Les grands remparts de la médina, percés de quelques portes où l’œil capte juste assez de vie pour donner envie de s’y perdre, me semblent tout aussi immuables ; eux sont tout aussi beaux dans la réalité d’aujourd’hui que sur mes images d’hier.

Passé Tiznit, les paysages se font sauvages, un peu râpés, le 4 x 4 bifurque dans un petit chemin, s’arrête dans un creux entre deux collines, non loin de ruches (des miels exquis nous accompagnent tout au long de la Route du Sud, chacun fait avec les fleurs de la région…). Servie sous un grand arganier, une infusion fraîche accompagne la pause, face à la nature. La voiture repart, tantôt dans les terres, tantôt le long de la mer. Le littoral est découpé, parsemé de criques, et la voiture s’arrête en haut d’un écrin, plage de galets noirs bordée à gauche d’une petite grotte, à droite de grandes falaises de roches rouges, formant un arc parfait. Tout au bout de la falaise, un pêcheur à la ligne lance de temps en temps son appât dans les vagues. Je suis trop loin pour voir si la pêche est bonne, trop paresseuse pour aller voir de plus près. Je suis bien ici, à regarder le va-et-vient des vagues sur la pierre. Et puis le pique-nique m’attend, sorti de grandes panières en osier. Je me gave d’odeur d’océan, nous allons lui tourner le dos pour nous enfoncer vers le désert. Par le soleil rasant de fin de journée, la piste qui mène à l’oasis de Tighmert subjugue.

La Maison de l’Oasis est au cœur des palmiers. Les “chambres”, en pisé et tentes de nomades qui laissent passer un soleil filtré, sont conçues de telle manière qu’on ne sait pas exactement quand on passe du dehors au dedans. Les pièces qui la décorent allient subtilement sofas récamiers de teinte sable, étoffes crème et cuir façon Un thé au Sahara, et tabourets de bois sculpté d’Afrique noire, dont on se rapproche. Dans la région, la démarche et les étoffes des femmes ou le bleu dont se drapent les hommes ont un je-ne sais-quoi du Mali ou de Mauritanie. L’étape suivante, à quelques heures de route de la Maison de l’Oasis, c’est -Amtoudi, un agadir (grenier à grains) accroché en haut d’une montagne. Pour en saisir la lumière au petit jour, je fais l’ascension de nuit, mais les visiteurs de la Route du Sud un peu moins fous que moi font la grimpette plus tard, et déjeunent sur le toit de la forteresse qui surplombe les roches du désert. L’après-midi, la voiture marque une pause à Akka, une grande et belle oasis, très différente de Tighmert : la palmeraie s’étale face au bourg, de l’autre côté de l’oued, dans un lieu sans construction tout entier dédié aux jardins.

Une piste, peut-être encore plus belle que celle qui menait à Tighmert, différente en tout cas – ici les arbres se font rares, la roche pure règne, joue avec le soleil pour passer du noir à l’or en passant par l’orange vif –, nous mène jusqu’à l’oasis d’Awju, nichée dans des montagnes rouges, à l’unisson de la pierre dont est faite la Maison Rouge qui surplombe les palmiers-dattiers. Pas d’accès pour les voitures. Nous monterons à pied, traversant l’oasis à flanc de montagne. Les bagages arrivent à dos d’âne, dans une malle de voyage digne d’Alexandra David-Néel (car, dès le début de la Route du Sud et jusqu’à la fin du voyage, toutes nos valises ont disparu afin qu’aucun objet extérieur ne casse la magie des lieux).

Parmi les dizaines d’objets chinés qui décorent la maison : un phonographe qui passe le 78 tours C’est magnifique, des poufs en cuir ancien, un lit de bois et cordes tressées sur la grande terrasse, le sol du salon en marqueterie de cuir, des carafes en cristal taillé… Cette oasis est la plus intime. Plus petite que les précédentes, on peut y marcher sans se perdre. Elle marque par son calme, le chant de l’eau dans les séguias de terre, et appelle à paresser, s’arrêter sous un amandier pour bouquiner ou rêver.

Le lendemain, la route nous mène d’abord à Aït-Kin, un village qui renferme un grenier à grains intact datant du XVIIIe siècle, et une maison de maître imposante, du XVIIIe également, dans le patio de laquelle on déjeune. Peu à peu, le désert est moins rocheux, on passe par une zone plate, puis c’est le sable, la voiture longe la mer de dunes, y rentre et s’arrête. Pieds nus, j’arpente les dunes, je prends un bain de pieds de sable d’erg, si fin que ce n’est plus la même matière par rapport à celui des plages qui bordent l’eau.

Ma grande tente de toile blanche est au cœur des dunes. Le soir, lorsqu’on éteint les lanternes, les étoiles paraissent si proches qu’on pense pouvoir les toucher en levant le bras, et si brillantes que je comprends Saint-Ex, lorsque, depuis son avion perdu dans la nuit saharienne, il confondait les étoiles et les lumières des villes. Et le silence. Un silence complet, sans l’aboiement d’un chien, sans le cri d’un oiseau, sans le bruit d’un insecte, sans un souffle de vent. Rien que pour ce silence, ce voyage est un cadeau.

L’aube sur le désert est tout à fait spectaculaire, tellement changeante qu’en se concentrant bien on voit l’ombre du soleil bouger sur les vagues des dunes immobiles. On comprend l’expression d’“aube blanche” (hier au coucher les dunes étaient orange, là elles passent du rose au blanc, avant de prendre leur teinte de jour, paille). La Route du Sud touche à sa fin. Quelques heures encore et nous serons à Skoura, où une casbah de terre a été transformée en hôtel, le Dar Ahlam, la “Maison des rêves”, quatorze chambres seulement, dans un jardin des délices, le rêve abouti.

 

Texte & Photos

VERONIQUE DURRUTY

Automne-Hiver

Vacance N°8

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