Egypte

Le vieil homme et le Nil

Le vieil homme et le Nil

Bientôt centenaire, le seul rescapé des vapeurs de la Thomas Cook & Son navigue toujours entre Assouan et Louxor. Une croisière magique au fil du Nil et du temps. Embarquement immédiat. 


Sa respiration est profonde et régulière. Malgré l’appel du muezzin qui perce la nuit, le souffle reste impassible. Question d’habitude sans doute. Bientôt un siècle qu’il parcourt le fleuve roi. Lentement, la berge d’Assouan s’éloigne dans la douceur jaune des lampadaires. Le rythme s’accélère légèrement, accompagné de quelques craquements articulaires, puis soudain tout devient fluide. Un Nil d’huile, noir et mystérieux, glisse le long de sa peau métallique. Ses roues à aubes y plongent leurs grandes pales articulées donnant le rythme de croisière, neuf/dix kilomètres par heure. Pas une vibration dans ses paliers de bronze.

 

Une santé de fer

Ce nonagénaire a un corps de jeune homme. Il suffit pour s’en persuader de l’observer étirer ses énormes bielles. Un spectacle livré à ciel ouvert, au cœur du pont. On observe leur révolution, entraînée par la triple expansion des pistons. Cette belle mécanique, assemblée au Caire en 1920, comme l’ensemble du bateau exporté depuis l’Ecosse, tourne aujourd’hui presque en silence. Il faut dire qu’elle est amoureusement soignée. Arrosée d’une main de maître par un mécanicien aux gestes millimétrés. Sa main plonge pour remplir une burette d’huile dorée qu’il verse avec une précision d’automate sur les rouages, dans un geste qui rappelle le service oriental du thé. Le ballet est parfaitement réglé. Bientôt vingt ans que l’homme et la machine se connaissent. Il nous ouvre enfin les portes des entrailles brûlantes. D’entrée, un œil incandescent fixe le visiteur. C’est là, autour de cette chaudière, que la magie opère. L’eau du Nil est aspirée, chauffée, évaporée puis condensée avant de reprendre le cycle.

La puissance assourdissante force à l’humilité, chaque mouvement est mesuré. Attention où se pose le pied : une soupape expire un trop plein de vapeur, attention où s’agrippe la main : l’arbre de transmission tourne à plein régime. Un régime sous haute surveillance : huit mécaniciens, un électricien et un plombier veillent en permanence à la santé du pré centenaire. Au tableau de contrôle, un manomètre d’origine donne le pouls de la bête. Il est régulier, rien à signaler.

 

Premier lifting, second abandon

Le Steam Ship Sudan s’est offert un cœur neuf, une première fois en 1991, puis à nouveau en 2007. Il y a vingt ans, après un demi-siècle d’inactivité, le dernier rescapé de la Thomas Cook & Son est remis à flot par un armateur égyptien. La machine à vapeur abandonne alors le charbon pour le gasoil. Un Aquamaster Rolls Royce vient renforcer le moteur existant, faisant passer la puissance totale à 1000 chevaux. Ce propulseur azimutal permet d’éliminer progressivement le gouvernail et de faciliter les manœuvres du mastodonte, qui pèse alors 1100 tonnes. Deux groupes électrogènes alimentent les appareils de cuisson, de réfrigération et de climatisation. L’aménagement général prend lui aussi un coup de jeune. Les cabines exiguës de l’époque Cook sont transformées, quadruplant leurs superficies, et réduisant ainsi de moitié le nombre de passagers.

Enfin, le salon du pont supérieur disparaît, les cuisines sont déplacées et les ponts-promenades s’agrandissent avec, en sus, l’aménagement sur le toit d’un Sundeck. Esthétiquement, le style « so british » est préservé. A partir de 1993, le Steam Ship Sudan navigue pour un tour operator allemand. Puis après seulement quelques années de bons et loyaux services, il retombe dans l’oubli. Une nouvelle fois, il est abandonné sur un quai désaffecté du Caire. En août 2000, deux dirigeants de Voyageurs du Monde découvrent ce roi déchu et parient sur son avenir. Ils s’associent au propriétaire égyptien. Après six mois de travaux, le Steam Ship Sudan reprend le cours du Nil. 

 

Nouveau siècle, nouvelle vie

Six ans plus tard, Voyageurs du Monde acquière la totalité des commandes du navire. Il est alors passé en cale sèche pour une rénovation d’envergure. Le vieux vapeur est soumis à un régime drastique qui l’allège de 200 tonnes, réduisant ainsi son tirant d’eau et sa consommation. La coque est réparée et la flottabilité renforcée par des caissons étanches. Un moteur d’étrave est installé, transformant l’accostage en véritable jeu d’enfant, l’ensemble étant dorénavant piloté d’une main de maître par le raïs (capitaine) à l’aide d’un joystick. Les boiseries extérieures en pitchpin et les parquets en teck sont décapés et huilés, une opération renouvelée depuis chaque année.

Les produits utilisés sont minutieusement étudiés pour ne pas dénaturer l’esprit du bateau. Sur ces larges coursives, on s’imagine entouré de ladies sous leurs ombrelles et de gentlemen archéologues venus traquer les dernier trésors de l’Egypte Antique. Avec l’excitation d’un Champollion, on attend de découvrir les grands sites qui jalonnent notre parcours sur le fleuve roi. Temples de Kom Ombo, de Karnak, colonnes Aménophis III, Vallée des Rois, des Reines, des Nobles : à chaque escale on quitte le navire pour une rencontre avec Horus, Sobek, Amon ou Isis…

« Et la magie opère dès le premier pas posé à bord. L’odeur de bois ciré embaume les narines, un parfum qui vous transporte directement à la Belle Epoque. »

Le retour à bord permet de remonter le temps en douceur, avec un arrêt au siècle dernier, au bar du salon. Boiseries, cuivres et mobilier sont d’époque. Les murs sont ornés de photos anciennes représentant les visiteurs qui ont marqué les lieux et l’Egypte tout entière, tels le roi Farouk. Le restaurant n’a rien perdu de sa splendeur d’antan. Alors que plane la voix envoûtante d’Oum Kalsoum, les passagers s’installent pour déguster une fine cuisine égyptienne arrosée d’un verre de vin Jardin du Nil. Le visage du serveur en costume de service royal est piqué d’une moustache impeccable et d’un regard accueillant. Sur son poignet qui tend l’assiette, une petite croix tatouée rappelle sa confession copte. L’équipage est ainsi formé de chrétiens et de musulmans, mais tous ont une même religion : celle du sourire.

 

Dans la suite d’Agatha Christie

Avec ses faux airs de Belmondo, Barbash et son équipe assurent un service de qualité dans les cinq suites et dix-huit cabines que compte le Steam Ship Sudan. Ce sens de l’accueil égyptien, impeccable et discret, plane le long des larges coursives où l’on s’installe le soir pour déguster une décoction d’hibiscus et faire un brin de lecture. Si Vargas a remplacé Christie, le décor lui n’a pas bougé. Derrière chaque porte marquée d’un nom attaché à l’histoire de l’Egypte, se dévoile l’univers raffiné de la Belle Epoque. Sur le pont supérieur, les suites Agatha Christie et Lady Duff Gordon, situées à la proue, offrent une vue saisissante sur le fleuve. A la poupe, Aïda et la Reine Victoria ferment la marche, dans un écrin de rondeurs. Avec leur lit en bois doré ou en cuivre, le mobilier classique et un beau parquet blond, toutes les cabines ont gardé un charme d’époque qui transparaît dans le moindre détail, jusqu’au téléphone. L’ensemble de la décoration a été cependant allégé et rehaussé de couleurs pimpantes (fuchsia, oranger, absinthe) par la décoratrice Christine Puech.


Cabines 1 à 10 et cabine 20

Outre son style inimitable, le Steam Ship Sudan se distingue des autres bateaux de croisière par sa petite capacité : vingt-trois cabines dont cinq suites, chacune portant le nom d’un personnage lié à l’histoire du bateau ou de l’Egypte. A tribord,la suite Agatha Christie, romancière britannique, reine de l’intrigue, qui trouva sur ce pont l’inspiration de Mort sur le Nil. A bâbord, la suite Lady Duff Gordon,  auteur d’écrits ethnographiques majeurs sur les communautés paysannes de Haute Egypte. Ces deux suites spacieuses se distinguent par leurs tons clairs et la vue panoramique qu’elles offrent sur le Nil.Derrière les deux suites se trouvent huit chambres aux noms célèbres évoquant l’Egypte : Gustave Flaubert, Hercule Poirot, Vivan Denon, Hérodote, Le roi Farouk, Yacoubian, Gérard de Nerval, Mariette Auguste Pacha.Au niveau inférieur, sur le pont principal, toute la proue est occupée par une suite à l’ambiance feutrée, un hymne à la voix de velours de l’Egypte : Oum Kalsoum,  toujours considérée, plus de trente ans après sa disparition comme la plus grande chanteuse du monde arabe.


Cabines 11 à 17

A bâbord Howard Carter, l’égyptologue britannique qui découvrit la tombe de Toutankhamon, à tribord le vénitien inconnu, premier Européen à avoir mentionné l’existence de Karnak en 1589. Puis Alexandre le Grand, conquérant mythique considéré en Egypte comme fils du dieu Amon et proclamé pharaon. En face, John Mason Cook, fils de Thomas Cook et instigateur des croisières sur le Nil. Enfin, David Roberts, grand peintre de l’Egypte et de la Nubie et Ferdinand de Lesseps, ingénieur français à l’origine du canal de Suez.


Cabines 18 et 19

La poupe du pont supérieur est occupée par deux suites aux courbes et aux couleurs féminines. Entièrement vitrées, elles offrent le fabuleux spectacle du Nil filant dans le sillage du bateau. A tribord : la Reine Victoria, qui dirigeait l’empire britannique lorsque celui-ci prit le contrôle de la région à la fin du XIXesiècle. A ses côtés, l’esclave éthiopienne Aïda, personnage de l’opéra de Verdi composé en 1871 pour célébrer l’ouverture du canal de Suez et de l’Opéra du Caire.

 

Cabines 21 à 24

Sur le pont inférieur, derrière la suite,  quatre chambres de renoms:Naguib Mahfouz, écrivain égyptien et prix Nobel de littérature en 1988. A ses côtés Jean-François Champollion, grand égyptologue français et déchiffreur des hiéroglyphes. Suivent Geoffroy Saint Hilaire, naturaliste qui accompagna Napoléon dans sa campagne d’Egypte et Samuel Shepheard, l’un des pionniers du tourisme égyptien.

« Derrière chaque porte marquée d’un nom attaché à l’histoire de l’Egypte, se dévoile l’univers raffiné de la Belle Epoque. » 

Après des mois passés à chiner dans les rues du Caire, notre décoratrice telle une fée styliste a su trouver les objets, tissus et autres boutons de portes, pour raviver les lieux tout en en préservant l’âme. Un « sans faute ». Dans la salle de bains, la robinetterie rappelle ce temps où voyager en bateau était synonyme de luxe. Subtile, la modernisation du bateau s’exprime à travers l’eau chaude qui coule de ces robinets. Il s’agit de l’eau du Nil, rigoureusement filtrée et chauffée par des capteurs solaires installés au dessus du Sundeck, en 2008. Ces 50m2 de tubes de verre assurent la consommation de l’ensemble des passagers et de l’équipage. L’excédent est envoyé vers la chaudière réalisant ainsi une économie annuelle de gasoil de 30000 litres et réduisant de 78 tonnes l’émission de CO2. Climatisation individuelle, ampoules basse consommation, produits d’entretien biodégradables, priorité aux denrées et la main d’œuvre locales : le vieux Steam Ship Sudan a l’esprit moderne. Une vision durable du tourisme, sur un fleuve sillonné chaque année par 200 bateaux de croisière.

 

A l’aube d’un autre siècle

5 heures 30, sur le Sundeck, un homme accoudé à la rambarde observe le soleil se lever sur le Nil et ses îlots verdoyants. Sa crinière blanche flotte dans la brise matinale. En toile de fond, le désert. Et toujours cette respiration profonde. Une bouffée s’échappe de la cheminée en cuivre qui réchauffe les mains dans la fraîcheur matinale de ce mois de novembre. Les belles nattes brunes et le mobilier en palme tressée perlent encore de rosée. « Regarde, il nous double ! » lance-t-il soudain en pointant un de ces  immeubles flottants. «  C’est quand même autre chose…» poursuit-il, le regard posé sur le pont en teck du Steam Ship Sudan, un sourire malicieux accroché aux lèvres. Puis il fait signe au raïs  de sonner la corne de brume en guise de salut au paquebot pressé, qui répond. «  Lorsque nous l’avons remis à l’eau, et qu’il a rejoint Assouan, tous les autres bateaux ont donné un concert de sirènes pour saluer son retour ! » se souvient Odilo Rial qui depuis 2005 dirige minutieusement les rénovations de son aîné de fer.  Odilo s’autorise même à rêver : s’il est entretenu avec le même soin, le Steam Ship Sudan pourrait bien continuer à respirer sur le Nil, encore un autre siècle.

 

 

 

Par

BAPTISTE BRIAND

 

Photographies

OLIVIER ROMANO

Automne-Hiver

Vacance N°8

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