Equateur

Galapagos, îles initiales, initiatiques

Galapagos, îles initiales, initiatiques

Il était une fois… l’origine du monde. Grâce à son isolement, l’archipel volcanique jailli au cœur de l’océan Pacifique reste un exceptionnel conservatoire de la nature terrestre primaire. Unique, magique, magnifique.

 

La preuve par le bec. Durant cinq semaines, le jeune Charles, 22 ans, a observé, écouté, noté, dessiné. Puis, il est remonté à bord du HMS Beagle, trois-mâts de 27,50 mètres de longueur, 76 hommes et six canons. Le bateau a levé l’ancre, cap sur l’Australie, sa prochaine escale, avant le retour en Angleterre. Pour Darwin, embarqué au dernier moment comme naturaliste pour détailler plantes, animaux et humains de rencontre à l’occasion d’un tour du monde de cinq années, l’évidence pointe alors avec clarté : les animaux évoluent pour mieux s’adapter à leur milieu naturel. Démonstration faite avec le pinson des Galapagos.

Palmier Galapagos

Getty Images/iStockphoto

 

Graines contre insectes

Le Beagle y fait escale entre le 15 septembre et le 20 octobre 1835. Darwin visite quatre des îles de l’archipel (une vingtaine au total, plus quarante îlots) situé à un millier de kilomètres des côtes de l’Equateur, pays dont il dépend actuellement : San Cristobal, Floreana, Santiago et Isabella. Bluffé, il écrit : "Ainsi donc, et dans le temps et dans l’espace, nous nous trouvons face à face avec ce grand fait, ce mystère des mystères, la première apparition de nouveaux êtres sur la terre". Surtout, il a remarqué que les pinsons qui volètent sur telle île sont bien identiques à ceux qui font leur nid sur sa voisine. Sauf le bec. Gros et puissant sur cette île, effilé et menu sur cette autre. Logique. L’un se nourrit de graines qu’il doit briser, ce qui exige un bec puissant. L’autre se régale d’insectes attrapés au vol, il lui faut donc un bec vif et long.

En 1859, après un quart de siècle de réflexion et de mise à plat de ses observations lointaines sur les araignées comme sur le corail, le nandou, les volcans ou les pinsons des Galapagos, Darwin publie sa "Théorie de l’évolution et de l’origine des espèces". C’est une révolution. Pour la première fois, un scientifique démontre que le corps d’une bestiole se modifie, naissance après naissance, pour s’adapter à son environnement. Sa conclusion est édifiante : "Ce n’est pas la plus forte ni la plus intelligente des espèces qui survivra, mais celle qui est la plus apte à changer".

Paysage des Galapagos

Bobbushphoto/Getty Images/iStockphoto

 

A deux journées de France

Puis le silence retombe sur ces îles oubliées que seuls fréquentent quelques marins égarés. Jusqu’à ce que le voyage au bout du bout de la route dévoile à nouveau ses vertus. A partir des années soixante, vive l’avion, débarquent aux Galapagos (25 000 habitants aujourd’hui) les férus d’escales improbables ainsi qu’une poignée de scientifiques soucieux de poursuivre les travaux de Darwin. Ces visiteurs incrédules rapportaient : "Incroyable, des oiseaux jamais chassés qui se posent sur la main, des lézards semblables à des monstres du pliocène qui vous filent entre les jambes, des tortues géantes par dizaines, des otaries qui paressent devant la porte des maisons !" Succès garanti auprès de qui dispose d’un bon mois devant lui. Puis l’affaire devint plus confortable. Une dizaine d’heures d’avion pour rallier Quito, capitale de l’Equateur. Une autre pour voler vers Guayaquil, port et aéroport d’accès à l’île de Santa Cruz, un ferry, un trajet en voiture… Ouf ! Les Galapagos flottent actuellement à deux journées de France.

Falaise aux Galapagos

vau902/Getty Images/iStockphoto

 

Fréquentation limitée

Entre-temps, l’UNESCO s’en est mêlée. La fréquentation touristique en constante augmentation menaçait les équilibres qui prévalaient depuis l’aube des temps. Injonction faite en 1978 aux édiles équatoriens de réguler, protéger, restaurer, moyennant un classement justifié au patrimoine mondial. Du coup, le nombre de chanceux autorisés à poser le pied ici est limité à 250 000 personnes par an. Du moins officiellement. Parc national, réserve marine, taxe d’entrée de 100 dollars par tête, interdiction de sortir des chemins tracés sur les seules îles réservées à la visite, guide local obligatoire, capacité hôtelière limitée, permis de résidence impossible à décrocher sauf à se marier avec un natif de l’archipel, impossibilité de devenir propriétaire sans être né ici… Les autorités l’affirment, la survie des Galapagos est assurée. Dont acte. La visite peut commencer.

Iguane Galapagos

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George le Solitaire ressuscité

Elle est époustouflante et permet de ne plus regretter le confortable budget qu’il a fallu libérer pour arriver jusqu’ici. Le plus souvent, la découverte s’effectue en bateau, manière d’associer les plaisirs de la croisière à ceux de l’escale. Sinon, c’est séjour dans un hôtel modeste agrémenté d’excursions à la journée menées avec un bateau-taxi pour se rendre d’île en île. Au total, 51 sites sur moins de cinq îles sont ouverts à la visite, systématiquement conduite par un guide officiel. Ne pas oublier les remerciements en dollars américains, la devise d’usage en Equateur, c’est plus pratique.

Sur chaque île, le programme consiste à approcher une population animale particulière. A Isabella par exemple, place aux iguanes, des milliers, de la miniature au pépère façon dragon de Comodo, démarche patibulaire, langue fourchue, écailles colorées, se faufilant dans des champs de lave, hérissés de dentelles noires. Splendide. A Santa Cruz, dans le parc d’El Chato, voici les fameuses tortues géantes, souvent centenaires, celles qui, selon Darwin, nécessitaient "six ou huit hommes pour les soulever de terre". Désormais, la règle est impitoyable pour tous les animaux de rencontre : ne pas toucher, encore moins nourrir. Plusieurs centaines de dollars d’amende à la clef, plus, cadeau, l’expulsion immédiate.

Couché de soleil Galapagos

shalamaov/Getty Images/iStockphoto 

Profiter de l’île pour pousser les portes du centre de recherche dédié au maître. Récit détaillé de son bref séjour et de ses découvertes, sans oublier de visiter la nurserie de tortues ainsi que l’enclos dans lequel paressent de paisibles centenaires. Captivant. Leur doyen, George le Solitaire (aucune des femelles qui lui ont été présentées au fil de son siècle de vie n’ont trouvé grâce à ses yeux) s’en est allé il y a quelques années mais le voici revenu, embaumé tel un pharaon, quasi ressuscité, exposé dans une vitrine histoire d’alerter sur les espèces menacées. 

 

Cormorans, albatros, fous…

Autre délice, les bords de mer, n’importe où mais si possible autour de Leon Dormido, une arche de pleine eau qui ajoute son esthétique au festival de belles rencontres qui va suivre. Un masque et un tuba suffisent pour barboter entre tortues marines, raies nonchalantes, requins paisibles, otaries joueuses et nuées de petits indifférents, longs, ronds, rayés, pommelés, jaunes, rouges, bleus… Prière de ne pas déranger, laisser cet aquarium grandeur nature gérer son monde, il est magnifique. En sortant, lever les yeux. Le ciel danse à l’unisson. Au raz des vagues filent des escadrilles de pélicans, prêts à gober tout ce qui saute. Puis, dans les rochers qui bordent la plage, rendez-vous avec les frégates et les pétrels, les mouettes, l’albatros ou le cormoran aux yeux azur, incapable de voler mais prêt à poser pour le selfie. Tout comme le fou à pattes bleus ou son cousin qui opte pour le rouge dont les oisillons duveteux font craquer n’importe quel cœur de pierre.

 

Cactus Galapagos

Onfokus/Getty Images/iStockphoto

 

Propriété animale

Ne reste plus qu’à savourer l’ambiance des quelques villages où s’organise le séjour, Puerto Ayora (Santa Cruz), Puerto Baquerizo Moreno (San Cristobal), Puerto Villamil (Isabela). En profiter pour siffler une Pilsener pression en prenant le temps de réfléchir à ce monde initial, propriété animale, où l’homme n’est que simple invité. La preuve, entre les tables se glisse une otarie, à moins qu’elle préfère le banc installé sur les quais du port. L’heure de la sieste, c’est sacré, la miss et sa tribu jouent ici à domicile. Etrange révélation, inversion des positions. Darwin avait prévenu : "Le voyage du Beagle fut de loin l’événement le plus important de ma vie".

 

Par

JEAN-PIERRE CHANIAL

 

Photographie de couverture : stockcam/Getty Images 

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