Egypte

L’Orient romantique ou l’invention du voyage

L’Orient romantique ou l’invention du voyage

Au siècle de la révolution industrielle, de la suie et du charbon, du « ciel bas et lourd qui pèse comme un couvercle », l’Orient fascine. Plus qu’un territoire géographique, l’Orient aux contours indécis, espace mal défini qui s’articule sur trois continents, Europe, Asie, Afrique, est un territoire fantasmatique propre à aimanter les Occidentaux. Le voyage en Orient constitue le voyage initiatique par excellence, et, pour les écrivains romantiques, un rite de passage. Pour les romantiques, ne pas voyager (comprenez ne pas voyager en Orient) c’est, en tant qu’individu, refuser de se confronter à l’altérité, c’est, par là même, contribuer sur le plan collectif à l’appauvrissement de sa propre culture. Expérience du décentrement, le voyage en Orient est aussi quête de soi, vécu comme retour aux sources : il s’agit par la fréquentation des sites gréco-romains et des lieux de l’Histoire sainte, de retourner aux origines de la civilisation européenne. L’Orient permet à la fois de se dépayser et de se ressourcer, dans un double mouvement de déprise de soi et d’enrichissement de son être. Texte fondateur de la littérature de voyage, l’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand inaugure en 1811 un parcours bientôt classique tout en créant une mode littéraire, celle du récit de voyage – récit subjectif sans prétention encyclopédique : pour les écrivains romantiques, l’enjeu ne réside plus dans la production de savoirs, mais dans l’invention d’un regard singulier sur le monde.

Photographie : Archives Albert Khan

La diversité des points de vue leur offre la liberté de dire indéfiniment le monde, et c’est pourquoi ils n’hésitent pas à s’essayer au genre en parcourant toujours les mêmes lieux : à la suite de Chateaubriand, Lamartine, Gérard de Nerval, Théophile Gautier et Gustave Flaubert, accompagné de son ami  photographe Maxime Du Camp, font leur voyage en Orient. L’aventure ne se vit plus désormais seulement dans le parcours du monde, mais dans l’écriture, et dans un dialogue avec les prédécesseurs, qui inscrit le voyage dans un genre littéraire : c’est précisément au moment où le récit de voyage ne peut plus prétendre révéler le monde qu’il entre en littérature. Bientôt, les récits des romantiques font exister l’Orient dans la mentalité collective, et au même titre que les découvertes des archéologues, tel le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion, viennent susciter un engouement pour le voyage d’agrément chez les intellectuels européens. Au début du XIXème siècle, le voyage en Orient est une aventure solitaire, risquée et onéreuse. Mais avec le chemin de fer et la navigation à vapeur, on assiste à une révolution technique des conditions matérielles du voyage, et, en un demi siècle, le « grand tour en Orient » se banalise. A  la fin des années 1840, l’itinéraire tracé par Chateaubriand – de Paris à Jérusalem, en passant au retour par Alexandrie et le Caire – est pris à rebours par la plupart des voyageurs : le long voyage sur le Nil est devenu indispensable, il précède les étapes en Palestine et en Syrie, le séjour à Constantinople et le tour de la Grèce. Avec le grand tour en Orient  (c’est ce grand tour qui fonde le terme tourisme) les romantiques ont inventé un genre littéraire, celui du récit de voyage –  ils ont inventé le voyage.

 

> A lire

 Gustave Flaubert

Grasset, 1991

En octobre1849 Gustave Flaubert quitte Croisset pour un voyage en Orient qui va durer dix-huit mois. Il consigne jour après jour la succession d’expériences et de visions qui vont transformer de façon radicale son regard et son imaginaire. Le Voyage n’a été publié qu’après la mort de Flaubert, et dans sa version intégrale pour la première fois en 1991.

 

LETTRES D'EGYPTE, DU CAIRE A ASSOUAN, 19..

 Hans Georg Berger et Hervé Guibert

Actes Sud, 1995

Plus d’un siècle après le voyage en Egypte de Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, Hervé Guibert et Hans Georg Berger remontent le Nil du Caire à Assouan, avec le projet d’écrire un livre qui mêlera textes et photographie. Evidemment, comme ce fut le cas pour leurs illustres prédécesseurs, le projet évolue au cours du voyage – et n’est publié que longtemps après.  Une oeuvre inspirée qui vient renouveler le genre du récit de voyage.

Numéro Automne-Hiver 2018

Vacance N°6

Magazine curieux, empêcheur de voyager en rond, Vacance cultive une approche du monde bercée de sens et de style. 6 mois de grands reportages, les dernières belles adresses, des tips pour voyager malin, des rencontres et lectures : inspirez-vous !