Haïti

Haiti chérie

Haiti chérie

Au pays des îles, la terre chante la vie, les hommes festoient  avec les esprits, l’art ressuscite le passé et l’âme vodoue  réchauffe les cœurs. C’est ainsi que dans une frénésie sans pareil, Haïti se réinvente. Voyage en résilience.

À l’aéroport Toussaint Louverture, la chaleur humide et l’odeur boisée de Port-au-Prince nous accueillent. Par la vitre, la ville se déploie, qui palpite : foule animée, couples enlacés, taches de couleur des commerces aux enseignes peintes, rythme croisé des klaxons et des radios, éclats de rire et chants des églises. Une vie débordante, un chaos joyeux, et l’exubérance tropicale de la végétation. Vite, se laisser happer par les sensations, avant que la nuit ne tombe. A notre enthousiasme, Pierre-Louis, notre chauffeur, répond “l’humanité aime les couleurs !”

Le-ton est donné : en Haïti, on célèbre la vie et sa beauté. On transfigure le quotidien le plus prosaïque en un véritable art de vivre, en un irrésistible jeu. Ici, un embouteillage – en créole, on l’appelle “blocus” – se transforme en l’exhibition d’un art populaire qui irrigue les rues d’images et de mots, qui condense l’imaginaire créole : saveur de la vie, force des sentiments, puissance de la nature. Les noms de quartiers s’égrènent, Bas peu de chose, Bois Patate, Carrefour Feuilles, Jalousie. Les tap-tap, épaves importées, transformées en taxis flamboyants – kaléidoscopes jubilatoires de figures bibliques, de figures vodoues et d’idoles pop, ornés de motifs en fer découpé, cœurs ajourés ou lions rugissants, scandent en lettres capitales les convictions de leurs propriétaires “l’homme est un éternel apprenti”, “tant de vie tant d’espoir”, “l’amour est plaisir”.

Pétion-ville, pentes émaillées de maisons blanches. Jihane nous accueille dans son jardin, une oasis dans la ville, orangers et avocatiers lourds de fruits. Liliane, sa mère, nous sert une bière fraîche, “byen frappée”, un poulet frotté au citron et au piment, bananes pezé et mirliton, sauce ti-malice, une goyave en contraste de vert et rose – saveur épicée des mets, saveur de leurs noms, joliment imagés. Dans la nuit, les rêves sont bercés par le chant des geckos, une mélodie caraïbe.

Les coqs les imitent bien avant l’aube, ils imprègnent la ville d’une atmosphère paysanne, et nous enjoignent de partir s’y promener. Éclats de couleur sous le soleil : roses, oranges, rouges, les vêtements ajustés des femmes, port de reines et démarches chaloupées – ce matin, c’est leur beauté qui happe le regard.

Croix-des-Bouquet. Ici, on frappe le fer depuis 1950. Tout le quartier de Noailles vit et résonne du bosmétal, art du recyclage de bidons de fuel, découpés et martelés. On y rencontre Jean-Joseph Jen-Baptiste, houngan, prêtre vodou. Il nous invite chez lui et nous déploie tout son panthéon. Dans une pièce peinte de rouge, où il accueille les loas petro, il explique “les petro sont nés ici, ils sont comme nous, les Haïtiens, le produit de la traite, leur caractère est de feu, ils agissent vite : on fait appel à eux pour les situations urgentes.”

Il nous fait pénétrer dans une chambre blanche, celle des loas guinen “Ce sont les esprits d’Afrique, les plus sages, les plus puissants. Pour une guérison pérenne, il faut poursuivre la thérapie avec eux.” Nous quittons Jean-Joseph à regret, mais accompagnés de toute une sarabande d’esprits bienveillants, qui ne nous quitterons plus jusqu’à la fin du voyage : Legba, esprit des carrefours ; Ougou Feraille, qui préside au feu et au fer, patron des forgerons, ou Erzuli Frida, esprit de la féminité et de l’amour.

Si l’on y prête attention, une simple balade dans le centre-ville de Port-au-Prince se transforme en un happening, où l’on voit à l’œuvre les artistes exposés dans les plus prestigieuses biennales d’art contemporain. Grand-rue, un autre monde, repaire des sculpteurs du collectif Atis Rezistans (Artistes Résistants) – artistes du rebut qui revendiquent l’utilisation de matériaux pauvres par nécessité : “nous n’avons pas les moyens de faire autrement”, qui font de la récup’ un art majeur. Quand on arrive chez André Eugène, dans un espace confiné fait d’une accumulation de pneus, de bois et de tôle, forêt imprenable des imaginaires créoles, on ne distingue pas les crânes humains des têtes de baigneurs de plastique.

Assemblages qui transfigurent les déchets de nos sociétés de consommation, “il y a des choses que les gens jettent et que l’on fait revivre”, en des œuvres apocalyptiques, vodoues et cyberpunk. On suit chez lui Céleur Jean Hérard, quelques rues plus loin, et on se retrouve face à ses trois oiseaux migrateurs, de bois, de plastique et de pneu, exposés au Grand Palais pendant l’hiver 2015. Il explique “j’ai fait une demande de visa pour mes filles à l’ambassade américaine, on leur a refusés. Un jour, à Londres, dans Victoria Park, j’ai vu des grands oiseaux, que j’ai trouvés beaux, l’ami qui m’accompagnait m’a dit ‘chaque hiver ils vont en Afrique, chaque été, ils reviennent en Angleterre.’ Ces trois oiseaux sont pour mes trois filles, sans frontières.”

Du Cap à Labadie, la route trace ses boucles à travers les mornes. Des tap-tap blondés nous dépassent, on traverse des villages aux rues encombrées de poulets battant des ailes, de chiens jaunes au museaux pointus, de gargotes vendant semoule de maïs et poissons boucanés.

Un peu plus loin, le Marché en fer, splendide bâtiment manufacturé en France en 1889, détruit par le séisme et reconstruit à l’identique. Il abrite un négoce fantasque, qui tient à la fois du déballage textile, du marché vodou, de la galerie d’art. Tortues, vêtements de pèlerins, bouteilles perlées, Vierges noires, drapeaux à l’effigie de Legba ou de papa Damballah, poupées à deux têtes produites du côté de chez Atis Rezistans : tout le matériel nécessaire aux houngans et mambos est vendu ici. C’est un plaisir de s’y perdre, d’y flâner, de s’extasier face à la profusion hétéroclite, de discuter, de palabrer et négocier avec les marchands.

Autre quartier, autre ambiance. Sharona tient galerie dans sa maison, et elle nous reçoit en amis. Chez elle, on découvre la peinture haïtienne dans son tout foisonnement : jungles et bestiaires réimaginés, images originelles d’une Afrique fantasmée ; scènes du quotidien, fêtes d’anniversaire, bals ou combats de coq ; scènes vodoues, Baron Samedi et Gran Brigitte dansant dans les cimetières ; peintres naïfs du Cap Haïtien ou peintres paysans du groupe Saint-Soleil découverts par Malraux. Sharona nous accompagne en voisine boire un Rhum Sour au bar de l’hôtel Oloffson. Aux murs du bel édifice en dentelle de bois ouvragée, des photographies de Marlon Brando en villégiature haïtienne rappellent un temps pas si lointain où l’île, la Perle des Antilles, était une des premières destinations touristiques des Caraïbes.

Envol pour le Cap-Haïtien. 9 heures, soleil haut, chaleur épaisse, route vers Milot, enchevêtrement pêle-mêle d’arbres et de fleurs, flamboyants, arbres à pain “lab-veritab”, orchidées et amarantes. Les maisons abordent trois portes et deux fenêtres, de hauts cactus serrés les uns contre les autres font office de clôture, et dans les cours, quelques poules, une chèvre. Milot, ruines grandioses, saturées de soleil du Palais du roi Christophe, libérateur de Haïti aux côtés de Toussaint Louverture. Non loin du Palais, il a fait dresser une forteresse entre ciel et mornes – “à ce peuple qu’on voulut à genoux, il fallait un monument qui le mit debout”, nous dit Aimé Césaire dans La Tragédie du Roi Christophe, On emprunte le sentier pentu qui y mène, dans une débauche baroque de chlorophylle.

La citadelle domine, solitaire, à 1000 mètres d’altitude. Vingt-mille hommes se sont épuisés seize ans durant à hisser des blocs de pierre le long de la côte abrupte. La Citadelle, refuge inviolable pour quinze mille soldats, n’a jamais subi la moindre attaque. Mais c’est ici, en cette forteresse où repose un esclave devenu roi, qu’on mesure combien la révolution haïtienne, insurrection d’esclaves qui ont bouté les troupes de Napoléon hors de la colonie la plus riche du monde, est la revanche de tous les opprimés de l’Histoire.

À Milot, à quelques pas du Palais Sans Souci, loin des fastes de la cour de Christophe, mais dans la douce fraîcheur d’un jardin à l’ombre des bougainvilliers, une jeune femme tout sourire nous accueille. On se régale d’une excellente cuisine familiale : avocat relevé de hareng fumé, griot de porc pimenté, riz djon-djon, cuit dans une eau teintée de champignons noirs, et une mangue baptiste, un café paysan. Retour au Cap, sur la route, on rencontre Durantus, producteur de cacao depuis 1962.

À l’ombre des cacaoyers, il fait pousser l’igname et le manioc : “avant, on trouvait l’argent pour une tasse de riz, aujourd’hui on peut mettre la viande et la banane sur la table, on peut envoyer les enfants à l’école.” “Avant”, c’était avant que 3000 producteurs de la région ne s’associent en coopérative, et ne soient formés par des techniciens péruviens à la fermentation des fèves. Aujourd’hui le cacao de Durantus est importé en France, reconnu par les grands chocolatiers pour sa finesse et son arôme – preuve du dynamisme et de l’esprit d’entreprise des Haïtiens, pied de nez à la misère érigée par les médias en fatalité implacable.

A l'embarcadère, parmi une multitude de petits bateaux colorés, notre barque nous attend, elle s'appelle

"Ayiti chérie"

Au Cap, place centrale, en la cathédrale Notre-Dame, des femmes en prières s’extasient face à la Vierge Marie. La tranquillité provinciale de la ville invite à la promenade. Autour de la place, les maisons coloniales aux balcons de bois vibrent de couleurs, façades jaune vif, volets turquoise. Une grappe de jeunes garçons arrivés en retard au lycée, on leur a fermé les portes de l’établissement. Ravis de la rencontre inopinée, ils nous abordent gaiement – charme de la langue créole, dont on saisit des bribes, et qui enchante. Au marché, bric-à-brac de marchandises importées et de produits exotiques. Crème de maïs. Huile d’arachide. Poissons séchés et crabes vivants. Bananes par régimes. Riz de Floride. Poules blanches. Citrons verts et ignames. Piments et bouillons cube. Du Cap à Labadie, ça monte, ça descend : la route trace ses boucles à travers les mornes.

Des tap-tap bondés nous dépassent (tap-tap, en créole, ça veut dire “rapide” !), on traverse des villages aux rues encombrées de poulets qui battent les ailes, de chiens jaunes aux museaux pointus, des gargotes vendant semoule de maïs, touffé de légumes et poissons boucanés. À l’embarcadère, parmi une multitude de petits bateaux colorés, notre barque nous attend, elle s’appelle “Ayiti chérie”. Sur la mer étincelante, on croise des bat eaux toutes voiles dehors, chargés de langoustes et de lambis. À Labadie, sur le ponton, les enfants enchaînent les plongeons. Attablés face à la mer, des joueurs de dominos, l’un d’eux est affublé d’une quinzaine de pinces à linge des oreilles au menton, on s’assoit avec eux, on s’étonne : “à chaque partie, le perdant est humilié, il est le chien”, nous explique un des joueurs dans un éclat de rire. On nous invite à grimper la pente jusque sous un grand fromager. Des dessins à la craie sont tracés au sol, cinq hommes frappent des tambours : c’est une danse vodoue qui commence.

Au sud de l’île, on rejoint Jacmel. Un détour vers Bassin Bleu. Allées d’hibiscus, bambouseraies et palmeraies, le sentier serpente à travers la forêt. Du vert, du vert, du vert. Si dense qu’on a l’impression de s’en nourrir, corps et esprit. Au fil du chemin, Jean-Baptiste nomme les arbres et les plantes : l’oranger est pied zorange, l’avocatier pied zaboca, le longanier est bwa savonnèt, le yapana, dont les feuilles sont utilisées comme tonique, est appelé zèb kont la-fyèv. Après la marche, une baignade dans une eau turquoise, sous la cascade translucide.

Jacmel, au bar de l’hôtel Florita, maison de commerce fondée en 1888, on se souvient du temps où la ville était la plus riche du pays. 125 000 sacs de café quittaient chaque année le port à destination de l’Europe. Dans tout le quartier, celui des exportateurs de café, de coton et de zestes d’oranges, l’architecture des anciens entrepôts évoque le Vieux carré français de la Nouvelle-Orléans. Josué Jean nous accompagne dans sa ville : il a appris la mosaïque avec l’artiste américaine Laurel True, qui a fondé une école qui forme aux techniques de la mosaïque et du papier mâché – c’est ici, à Jacmel, que se tient le plus beau carnaval de Haïti, comme en témoignent les ateliers de papier mâché du quartier Bas Saint-Anne. Un premier escalier a été paré de mosaïque, en hommage au peintre Préfète Duffaut, originaire de Jacmel, et à ses “villes imaginaires”.

Des petites filles le dévalent, sortant de l’école en uniforme, chemise à carreaux, jupe bleu marine, chaussettes blanches jusqu’aux genoux, et des dizaines de nœuds de satin dans les cheveux. Un peu plus loin, un deuxième escalier écrit sur ses marches, en carreaux noirs et blancs, des extraits d’Hadriana dans tous mes rêves, de René Depestre, lui aussi natif de la ville. Et la ville se réinvente, elle se colore de carreaux de mosaïque, sur les murs des maisons, sur ses trottoirs, sur la promenade face à la mer : ici, comme partout en Haïti, la vie foisonne et éclate en une créativité toujours renouvelée.

Par

MARION OSMONT

 

 

 

Découvrez Jérôme Galland à travers son compte Instagram

Printemps-Été

Vacance N°9

A travers grands reportages, rencontres, interviews et photos inspirantes, le magazine de Voyageurs du Monde vous invite à la découverte de l’envers du monde.