Singapour

Gardens By the Bay : quand Singapour réinvente la cité-jardin

Gardens By the Bay : quand Singapour réinvente la cité-jardin

Souvent décrite comme l’une des villes les plus en avance d’Asie, Singapour a jeté les bases d’une tendance qui fleurit dans le monde entier : l’urbanisme « biophile ». Ou comment inviter de grandes doses de nature au cœur des mégalopoles. Démonstration réussie, ses Gardens by the Bay souffleront bientôt leurs dix ans d’existence.

 

Dès les premiers pas à l’aéroport de Changi, Singapour donne le ton. Sous leurs dômes de verre, les terminaux abritent une véritable canopée, des centaines de milliers de plantes et une cascade de 40 mètres de haut. Bienvenue dans la ville d’un futur teinté de vert. Transports, propreté, développement : Singapour fait figure d’exemple en Asie du Sud-Est. La cité-État affiche pourtant la troisième densité de population mondiale, avec plus de 5,5 millions d’habitants pour un territoire de 720 kilomètres carrés seulement. Bordées de mangrove, les tours de verre et de béton poussent de plus en plus haut et les promoteurs de cette ville « avataresque » imaginent déjà ce que seront, d’ici cinquante ans à peine, les grands axes de circulation en suspension dans les airs, les habitations desservies par des transports publics en drone. Cela n’empêche pas Singapour de garder les pieds bien ancrés sur terre… ou plutôt dans l’eau. Autour des quartiers historiques de Little India et Chinatown, qui relient Singapour à ses origines et brouillent les pistes, dans le prolongement des bastions emblématiques de l’époque coloniale du XIXe siècle, dont le mythique hôtel Raffles, se dessine la ville de demain. Depuis son indépendance en 1965, Singapour pratique le land reclamation, une façon de compenser une surface terrestre limitée en déployant sur la mer des polders (terre-pleins artificiels), afin d’accroître l’espace vital. Marina Bay, un quartier sorti de mer il y a une quinzaine d’années, est aussi le plus emblématique.

Contre-pied à un quartier d’affaires, le lieu se veut être une bulle récréative et technologique pour tous les Singapouriens et les visiteurs. Y sont implantées notamment les premières « fermes verticales », de vastes cultures hors sol installées dans les étages de buildings qui produisent, dans des conditions ultra-optimisées, fraises et autres choux kale n’ayant jamais vu la lumière naturelle. Ce défi permanent pour créer une ville à la fois high-tech et biophile – à savoir dans laquelle la végétation tient une place essentielle au bien-être de ses habitants — s’exprime parfaitement dans les jardins de Gardens by the Bay. Trois espaces dédiés à une nature domptée par l’homme, répartis sur plus de cent hectares bordant Marina Bay. À eux seuls, ces jardins symbolisent la vision anticipatrice de Singapour. Car si le concept d’urbanisme vert pousse désormais à peu près partout sur la planète, la capitale asiatique peut se targuer d’en avoir semé les premiers plans.

 

« A city in the garden »

La volonté du gouvernement singapourien de végétaliser la ville remonte aux années 1960, avec un programme de développement intitulé A Garden City (« Une cité-jardin »). Le « dragon asiatique » est alors à l’aube de son grand boom économique et, déjà, il n’envisage pas de dissocier sa croissance de la nature luxuriante dont il a émergé. Sa végétalisation connaît un nouvel élan à partir des années 2000. Six ans plus tard, deux agences londoniennes d’architecture paysagère – Grant Associates et Gustafson Porter (lauréat des futurs jardins de la tour Eiffel) – sont désignées pour piloter un projet à plus 850 millions d’euros. Les Gardens by the Bay vont éclore en quelques années. Le jardin de Bay South est sans aucun doute le plus représentatif des trois qui composent l’ensemble (avec Bay Central et Bay East). Une véritable exploration botanique bordée de pédagogie, de technologie et de divertissement.

arbre du jardin de Singapour

Carlos Spottorno/PANOS-REA

Premier choc visuel : les Supertrees. Dix-huit structures d’acier en forme d’arbres colossaux, couvertes de végétation, qui culminent entre 25 et 50 mètres de hauteur. Derrière le spectacle, les ramures artificielles abritent une sérieuse réflexion de développement durable. Des panneaux solaires assurent les besoins en électricité d’une partie des jardins, notamment du jeu de lumière qui le soir venu illumine la nuit singapourienne. Leurs larges troncs creux interviennent également pour réguler la chaleur des deux serres monumentales qui composent les deux autres points d’orgue du Bay South Garden. La première, le Flower Dome, héberge la plus grande réplique de régions méditerranéennes et semi-arides de la planète. Un tour du monde des jardins secs, qui propose de flâner de l’oliveraie à la forêt de baobabs, en passant par les déserts australiens, californiens, sud-américains… Au total, 16 000 mètres carrés maintenus sous 25 degrés Celsius. Un éternel printemps obtenu grâce à l’ingénieux système de ventilation naturelle qui réduit l’humidité tropicale, et un réseau hydraulique enterré assurant le refroidissement de l’air.

L’ambiance « brumisateur géant » est réservée quant à elle à la serre voisine, le Cloud Forest, une forêt dans les nuages, imitant les zones montagneuses humides, dans laquelle s’épanouissent des espèces tropicales vivant habituellement au-dessus de 2000 mètres d’altitude. Parmi les différentes expériences à vivre – balade sur la canopée, chute d’eau de trente mètres, parcours éducatif sur différents écosystèmes, et un Secret Garden, véritable cabinet de curiosités botaniques –, le Orchid Havre (Havre des Orchidées) captive le regard et le nez des amateurs de cette plante emblématique en leur offrant un chapelet de près d’un millier de fleurs.

Greenhouse complex in the Garden by the Bay

DMYTRII MINISHEV (BADAHOS)

Si l’éducation reste au centre de la visite, cet échantillon d'une nature façonnée par l’homme n’oublie jamais de divertir ses visiteurs, quel que soit leur âge. De l’observatoire juché au sommet du plus haut des Supertrees à l’impressionnant OCBC Skyway, un pont suspendu à 22 mètres de haut, jusqu’aux sculptures géantes qui cohabitent avec la végétation – dont l’impressionnant Planet de Marc Quinn, un bébé flottant de 9 tonnes.

Retisser le lien sacré entre la nature et l’homme, au cœur de son habitat principal – la ville – est bien le pari réussi de Singapour. Car les Gardens by the Bay ne sont que la partie émergée d’un projet à grande échelle. Downtown, les architectes internationaux débordent d’imagination, et les façades de plantes luxuriantes. Parmi les exemples récents, l’Eden, un bâtiment d’habitation réalisé dans le quartier de Newton, voisin des Gardens by the Bay, par le cabinet londonien Heatherwick Studio, à l’origine d’autres projets d’urbanisme écologique de Vancouver à San Francisco. Avec toujours une longueur d’avance, Singapour intensifie sa transformation, gommant progressivement la frontière entre la ville et le jardin.

 

Par

BAPTISTE BRIAND

 

Photographie de couverture : happycreator - stock.adobe.com

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