France

D'amour & d'eau fraîche

D'amour & d'eau fraîche

La Pensée Sauvage donne rendez-vous trois fois par an à Murtoli, le plus beau domaine de Corse, pour une expérience de jeûne finement menée. Cinq jours durant lesquels P.-D. G., célébrités et autres actifs surmenés remettent les compteurs à zéro. Voyage intérieur au pays de chou et spiruline.

A l’encontre des consignes de régime alimentaire qu’il aurait fallu respecter depuis une semaine, on s’est enfin résolu à affronter la faim en arrivant à Roissy. Au pied du mur. Embarquement pour la Corse et premier gargouillis. On décolle vers notre première cure de détox. Destination Murtoli. On ne présente plus ce domaine au nord de Bonifacio : au bord d’une plage sauvage, 2 500 hectares de maquis parsemés d’une vingtaine de bergeries symbolisant le summum du luxe discret. En une dizaine d’années, Murtoli s’est imposé comme l’un des lieux de vacances les plus prisés de Méditerranée. Mais c’est une autre histoire qui nous attend…

Nombreuses sont les motivations qui mènent à la pratique ancestrale du jeûne : la religion, mais aussi se soigner d’une foule de pathologies comme l’asthme, les rhumatismes… La philosophie de La Pensée Sauvage, qui organise cette semaine de cure, s’inscrit plutôt en réponse aux stigmates contemporains : faire un break, se mettre au repos, se reconnecter à soi-même, le tout sans injonction aucune. Un “fais-ce-qu’il-te-plaît” au parfum de l’époque… Le naturopathe Thomas Uhl, fondateur en 2006 de La Pensée Sauvage, et sa femme Maëlys, fée de la cuisine végétale, nous accueillent pour le dîner où nous prenons notre dernier repas solide pour les cinq prochains jours. Au menu : potage de navet à la noisette dégusté à la vitesse de l’escargot, sans pain… ni rien.

La surprise de retrouver un ami, brillant thérapeute à Paris, fait passer la pilule plus facilement. Notre estomac, ce fameux “deuxième cerveau” dont on parle tant, se réjouit déjà de la suite. Au petit matin, réveil le ventre vide dans une magnifique bergerie isolée. Elle sera notre refuge pour le séjour. Visite de cette cellule de moine haut de gamme, équipée, malgré le frigidaire vide, de tous les autres attributs : sauna et hammam personnels, wi-fi plein pot et même une crique privée au bout du sentier. Jusqu’ici tout va bien. Même un peu trop, se dit-on. L’effort de diète, qui est une forme de renoncement, est-il soluble dans le luxe ? Pour l’heure, l’appétit dans les talons, on fonce au volant vers le club-house retrouver le groupe. En chemin, premier aperçu de ce paysage de toute beauté qui jalonne la route. Du plus petit cyclamen au champ de poiriers, la nature joue là sa plus belle partition, celle du retour du printemps. C’est aussi ça, Murtoli : un environnement vierge, un écosystème protégé et d’une beauté qui sied comme un gant à l’expérience qui nous attend.

Chaque matin à 8 heures, le rituel sera le même : tisane, séance de lota (nettoyage des sinus à l’eau tiède salée) et une heure de cours de hatha yoga. “L’équation pour bien commencer la journée”, explique la thérapeute et professeure de yoga Carole-Anne. Après un entretien avec elle pour s’assurer qu’il n’y a pas de contre-indication et que l’on maîtrise déjà une partie de la feuille de route (pratique régulière du yoga, pas d’addiction au café ni à la cigarette, rythme de vie sain), on obtient le feu vert pour se lancer dans la formule “Détox douceur”, le Compostelle du jeûneur débutant. La prescription est la suivante : un jus trois fois par jour aux heures des repas, soit 500 calories quotidiennes. S’ajoutent à volonté des tisanes et du bouillon riche en minéraux. Il est recommandé de boire au moins deux litres d’eau par jour (de la Saint-Georges, s’il vous plaît) et de s’astreindre à quelques cuillères de Pianto, concentré de protéines végétales qui aide à purger. Contrairement aux centres médicalisés d’Allemagne ou de Suisse, pas de blouses blanches ni de shot d’oxygène, et encore moins de perfusion vitaminée. Le mot d’ordre reste le plaisir, doublé d’un sens du raffinement puisque à La Pensée Sauvage tout est joli, de la collection de carafes d’eau aromatisée à disposition (menthe, verveine, citron, etc.) au doux parfum de lavande diffusé dans les chambres. Dernier élément : le jeûne va ici de pair avec une marche quotidienne. L’effort physique défatigue, nous explique-t-on, et permet d’accélérer le nettoyage en éliminant plus rapidement les toxines. Au programme, donc, quatre heures de randonnée par jour ! La première part justement dans cinq minutes. Malgré les encouragements, c’est clair, nous y allons à reculons…

Dire que la faim s’étiole serait un mensonge. À cette heure, elle pince même carrément l’estomac. Mais on sait qu’avec le temps le mental apprivoise à peu près tout. Départ zen. D’autant que La Pensée Sauvage a pensé à tout : la randonnée du jour va nous immerger dans un monde végétal fantastique. Voilà qu’en quelques heures l’humeur du groupe – qui compte quelques pontes, du P.-D. G. à l’architecte ou au paysagiste, et surtout 99 % de bons vivants affamés – s’adoucit devant la poésie du spectacle. Romarins, myrtes, bruyères, euphorbes et bien sûr la superstar du maquis, l’immortelle… Mille couleurs et parfums jaillissent, et tout fait sens sous les explications du guide botaniste. Nous voilà plantes parmi les plantes, comme aimantés par la force de ce maquis puissant qui endure depuis la nuit des temps la minéralité de son climat. Passé les dunes, la plage est enfin là : simple et sauvage, ponctuée en bout de course par une splendide famille de genévriers centenaires, veilleurs de siècles. Après ce festin des yeux et de l’odorat, la récompense du ventre : un jus composé de betterave, de citron et de pomme servi avec le sourire. La simplicité du protocole de La Pensée Sauvage est une joie, chaque curiste vivant à sa guise et à son rythme, sous l’œil attentif mais jamais intrusif de l’équipe. Sans le rituel du repas à table, l’après-midi arrive vite : chacun vaque à ses occupations. Lecture, massages, mails de travail, et il est même possible pour les moins disciplinés de faire le mur pour “déguster des vins corses à quelques kilomètres du domaine” (sic). Les plus sérieux qui savent que le passage du cap Horn est annoncé pour le lendemain, au deuxième jour du jeûne, eux se harnachent déjà.

Plus tôt que prévu, dans la nuit, montée de maux de tête, gargouillis inhabituels, lassitude dans le corps et stress intense en pensant au tunnel de trois jours sans manger qu’il nous reste. Ça tangue à l’intérieur. On y est, dans la tempête, cette fameuse “crise curative” qui caractérise les réactions aux conséquences de la diète. On sent notre corps et notre mental chercher, dans un même mouvement, à puiser au plus profond, l’un des graisses stockées pour les transformer en sucre, l’autre des souvenirs enfouis mal digérés. “Breathe in, breathe out”, disent pudiquement les Anglo-Saxons. On finit à 3 heures du matin par lâcher d’épuisement. Au bout de ce face-à-face avec soi-même riche de sens, l’atterrissage est d’une étonnante douceur. Le lendemain matin, c’est avec une conscience limpide et un corps dénoué que nous attaquons la deuxième étape de la cure. La plus régénérante. Bien qu’un soupçon de faim persiste, les kilomètres de marche s’avalent sans peine. Chaque randonnée menée activement par Paul, le guide de Murtoli, est source d’énergie supplémentaire. Quant aux recettes de jus – mêlant chou-fleur, épinard, pomme, citron, courge, patate douce, gingembre, clémentine, pruneau, fenouil, coriandre, etc., tous bios et associés entre eux selon des principes ayurvediques –, elles se révèlent être de puissants stimulants. Le soir, devant la grande cheminée du club-house, on révise les ficelles de l’alimentation saine en compagnie de Thomas, des bonnes recettes aux secrets des -superaliments, spiruline, maca and co. Un sommeil de plomb signe les dernières nuits. La cure touche à sa fin.

Dernier “dîner” à table dans la grotte du domaine, lieu féérique où l’on assiste à un lever de pleine lune splendide. Jus, bouillon puis chants et guitare tandis que les plus rabelaisiens s’échangent déjà sous le manteau recettes et bonnes adresses de bouche pour le retour. Avant de partir, on prend notre premier repas solide depuis 5 jours : tartare d’algues sur radis noir, rouleaux de feuilles de blette aux légumes aromatisés au curry et caviar végétal au jus de betterave. Délice végane à tomber, mais on mâche presque à regret… Passage par l’épicerie pour rapporter saucisson, bruccio, miel : on ne se refait pas. À mesure que Murtoli s’éloigne et que la vie reprend ses droits, non sans appréhension on trace le bilan : au-delà d’un résultat satisfaisant, 2 kg en moins, estomac comme neuf et une stupéfiante vitalité, l’expérience permet de remettre les pendules à l’heure sur sa propre volonté mais aussi sur son mode d’alimentation, son rythme de vie et plus encore. La Pensée Sauvage proposera prochainement des détox humanitaires pour ceux qui souhaitent être en cohérence : allier le jeûne à des projets d’aide de populations en difficulté. Se priver pour donner, en somme. Dans le taxi, une chronique radio du philosophe Michel Serres au sujet de la spéculation boursière sur les produits alimentaires nous tombe dessus comme une parabole : “Manger est un acte corporel, individuel, biologique et parfois esthétique. C’est social. Mais c’est aussi un acte politique de responsabilité mondiale. Depuis Adam et Eve et le péché originel, manger n’est pas innocent.” Et si derrière le succès du jeûne, devenu le phénomène de mode du moment, il n’y avait pas tout simplement l’aveu de retrouver, dans cette société plombée de paradoxes, un état -d’innocence ?

 

Par

 ALICE D'ORGEVAL 

 

Photographies

 STÉPHANIE TETU 

Numéro Printemps-Été 2019

Vacance N°7

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