Espagne

Andalousie : sur le sentier de la joie

Andalousie : sur le sentier de la joie

À pied, à cheval ou en tracteur, une foule hétéroclite chemine pendant plusieurs jours, dans la poussière et la chaleur, au rythme des sabots des bœufs qui tirent roulottes et charrues. Les chants andalous et gitans résonnent sur les chemins ensablés du Sud de l'Espagne et les danses animent les nuits de chaque campement. Dans un même élan extatique, cette procession sublime vient célébrer la « virgen del Rocio », lors de ce grand pèlerinage de la Pentecôte.

 

C’est un village du bout du monde qui n’existe pas, ou presque pas. Avec sa terre ocre, ses bars de cow-boys et ses étranges rues désertes croulant sous le cagnard, on peut d’abord penser à un repaire abandonné de chercheurs d’or au cœur de la pampa andalouse. Mais, une fois par an, début juin, le hameau d’El Rocio se remplit de joie au point de littéralement déborder et devenir, pendant trois jours, l’épicentre d’une Espagne prête à perdre la tête.

Hommes à cheval

On est à la Pentecôte, sept semaines après Pâques, en route vers l’été. Pour l’Andalousie, c’est la saison des moissons, des nids de cigognes et des jacarandas qui flamboient. La semaine sainte et la feria sont terminées à Séville, et la vie pourrait reprendre son cours le long du Guadalquivir, s’il n’y avait cette folie autour du Rocio. Chaque année, dans un même élan, aux quatre coins du pays, un million de pèlerins prennent le chemin, à pied, à cheval, en tracteur, à dos de mule, en carriole ou roulotte, afin de converger vers l’estuaire du grand fleuve, ce réservoir de vie, et célébrer la Vierge del Rocio, la grande déesse andalouse, dans une ferveur que l’on ne connaissait plus. Exaltation, adoration, fièvre, il n’y a pas assez de grandeur dans les mots pour résumer l’intensité de la « Romeria del Rocio » tant l’événement échappe à la raison. Certains en ont écrit des livres, beaucoup y consacrent leur vie.

Le pélerinage de la "Romeria del Rocio", c'est le dernier rêve avant le début d'un nouveau monde.

La « Romeria del Rocio » est le plus grand pèlerinage d’Espagne. Le plus dingue aussi. Par miracle, aucun touriste ne s’y intéresse ou si peu. Dans le sud du Sud de l’Espagne, à deux doigts de l’Afrique, entre mer et terre, c’est la célébration de la passion, de la nature, de la famille, de l’amitié, de l’authentique et du post modernisme. Le religieux se mêle au paganisme, la tradition à la bigoterie, le passé à l’avenir. On communie en liesse, entre rires et larmes, foi et joie, symbole et souvenir. Enracinée dans une longue tradition, la première « Romeria » remonterait, officiellement, à 1652. Trois siècles plus tard, l’engouement ne cesse de croître. De plus en plus de puristes passionnés, vedettes de tous poils, mais aussi des familles entières, mettent entre parenthèse leur vie le temps de ce camino  de juin. Une semaine hors de tout, 15 jours pour ceux qui viennent de loin, durant lesquels plus rien ne compte… Sauf le chemin. Marcher, jouer, chanter, danser… À la vie, à la mort. On se réunit en confrérie (hermandad) d’une même ville (Almonte, Grenade, Cadix, Cordoue…), quartier (Triana, Macarena…) ou petit bourg (Villamanrique…). Et on se lance un beau matin, en se tenant par la main.

groupe d'andalous

Chaque année, 119 hermandades honorent le chemin de leur présence. Ils vont affronter poussière, chaleur, fatigue, foule et inconfort. La beauté sera leur monnaie d’échange. Au cœur d’une nature somptueuse, défilé de landes, pâturages, forêts et marais, chacun va rendre hommage à la vie en se parant de mille trésors. C’est l’Andalousie puissance 1 000. Flamencas, volants, froufrous, châles et chignons ornés deviennent des azulejos voltigeant sur la route de sable blond. Les hommes enfilent leur tenue de campagne, l’austère traje corto gris et noir et le chapeau de feutre au bord large. C’est Fellini au pays de Buñuel. Mais vous n’avez encore rien vu : lorsque la cavalerie passe, le temps se fige, c’est Velasquez en mieux, car sous vos yeux défilent les plus belles croupes d’Espagne. Les robes lustrées, les crinières ondulantes et gominées, le pas souple, chaque cheval est une gravure et son cavalier un funambule. Un trio de Cartujanos gris pommelé file dans un canter silencieux, suivi d’amazones escortant la roulotte des enfants et des vieillards. Les cuirs précieux viennent de Cordoue, et chacun chemine bardé de tiges de romarins odorantes.

Sevillanas, tambours, flûtes, guitares, en un claquement de doigts, c'est toute la magie gitane qui s'invite à la fête.

À côté de tant de grâce, les attelages de bœufs, à la massive corpulence, semblent débouler du Moyen Âge. Ils sont le cœur du cortège, tirant derrière eux les simpecados, ces carrosses d’or, d’argent et de fleurs portant l’image de la vierge. C’est de leurs pas lourds et lents, que le pèlerinage du Rocio tient cette gravité venue de la nuit des temps. La procession prend alors tout le ciel. Et l’Andalousie se retrouve ici comme elle se voit : sublime et fière. C’est la marche des « va t-en-joie ».

Calin en andalousie

La veille du grand jour, on a célébré l’arrivée. À quelques kilomètres du Rocio, dans les sous-bois, on souffle. On sieste. On ripaille. On se chauffe aussi. Sevillanas, tambours, flûtes, guitares, les rythmes les plus anciens jaillissent de la pinède. En un claquement de doigts, c’est la magie gitane qui s’invite à la fête. Un peu plus loin, les plus hardis organisent un baptême : on se reconnaît entre rocerios et on se bénit, à l’aide de cendres et d’eau bâclée de vin de xérès, puis on s’étreint, enfin, pour avoir partagé les joies et les peines du chemin. Quand la procession entre dans El Rocio, les larmes montent. Au sommet de l’église blanche, gros bâtiment néorenaissance ouvert aux quatre vents, les cloches sonnent en cascade. Car sous ses apparences d’hyper foire bohème, la « Romeria » est une partition bien rythmée. À tour de rôle, à l’heure dite, on se présente à la Vierge, en pécheur purifié du chemin. C’est à elle qu’on vient dire son amour et verser ses douleurs, la Vierge del Rosario, littéralement « la vierge de la rosée ». Au centre du retable baroque étincelant, une petite madone, yeux baissés devant tant de beauté, devient cette déesse de la renaissance et de l’espoir. À l’autel, la procession gueularde n’est plus que chants doux, secrets d’alcôve, prières silencieuses, et dans l’obscurité de la chapelle adjacente, des flammes de cierges vacillent comme autant de vœux et de promesses emportées par le vent. Dehors la pagaille suit son cours. « Viva la virgen del Rocio ! Viva la Blanca Paloma ! Viva la Reina de las Marismas ! Viva la madre de dios ! » Et soudain dans un grand cri de joie, l’Espagne se met à genoux au pied de cette femme, la reine des marais.

Femme en Andalousie

Aucun n’aura attendu la fin de la prière pour démarrer la fiesta. Sur le chemin, Bacchus n’est jamais loin… Un verre à la main, les rênes dans l’autre, les caballeros paradent, les amazones rayonnent. On est à deux doigts d’un Far West en robes à volants. Chaque confrérie prend possession de sa demeure. Mais chambres et dortoirs, à l’étage, resteront vides ou presque. Au rez-de-chaussée, le salon devient grand comme le monde. La musique flamenco explose. L’étranger se fond dans la vague pour partager un peu de chemin, et il n’est plus question que d’être. Temps et liberté s’étirent jusqu’à l’horizon, et l’Andalousie prend alors, littéralement, la clé des champs. Odeur de terre mouillée. La suite des réjouissances se prépare : rosaires, chants, vêpres, et à nouveau rosaires, chants, vêpres, et voilà encore des processions dans la nuit noire. Du village, on ne distingue plus que les traînées des flambeaux rouge carmin en marche vers la vierge. L’heure du chaos va sonner : à l’issue d’une énième nuit sans fermer l’œil, les pèlerins du chemin arracheront littéralement la petite Vierge del Rocio à son retable pour la porter dans le village et la présenter à chaque confrérie, l’une après l’autre.

La « Romeria del Rocio », c’est le dernier rêve avant le début d’un nouveau monde. Les quatre jours et quatre nuits de bringue sont derrière, le village est à plat. La Vierge a regagné ses pénates. Les pèlerins aussi, laissant El Rocio à son quotidien de terre et d’ombre. Le parc de la Doñana redevient alors le territoire du lynx et de centaines d’oiseaux migrateurs venus faire étape sur la route du Nord. Entre pinèdes et marécages, après la longue procession, les villageois parlent déjà de la « Salta de las Yeguas », la transhumance ancestrale de la Doñana qui se tient, tous les ans, dix jours après le pèlerinage. Autre rituel incontournable, avec sa nuit à la belle étoile dans les marais, son cortège de cavaliers revenus de la fête et ses centaines de juments sortant fougueusement du parc, vers Almonte, suivies de leurs poulains de l’année. Dans quelques jours, ou semaines, des milliers de battements d’ailes tourneront eux aussi le dos au printemps andalou pour chercher plus loin la fraîcheur et l’eau. À ce moment, El Rocio s’enfoncera dans la fournaise de l’été après avoir renouvelé ses vœux au ciel à travers cette communion d’allégresse digne des grandes épopées. L’Espagne aura alors douze mois devant elle pour rêver d’hier et se dire à la prochaine.

 

Par

ALICE D'ORGEVAL

 

Photographies

MATHIEU SALVAING

Numéro Automne-Hiver 2018

Vacance N°6

Magazine curieux, empêcheur de voyager en rond, Vacance cultive une approche du monde bercée de sens et de style. 6 mois de grands reportages, les dernières belles adresses, des tips pour voyager malin, des rencontres et lectures : inspirez-vous !